Politique

Tunisie : Mondher Zenaidi va-t-il revenir sur la scène politique ?

Mondher Zenaidi reste populaire dans son fief de Kasserine. © Hichem

Exilé volontaire à Paris depuis trois ans, l'ex-ministre du Commerce de Ben Ali reste populaire dans son fief de Kasserine comme dans les milieux destouriens. Cédera-t-il à la tentation de revenir sur la scène publique ?

Mis à jour le 18/08 à 15h42.

Il occupe une position singulière dans le paysage politique tunisien. Exilé volontaire à Paris depuis trois ans, où il s’est reconverti dans le consulting en attendant des jours meilleurs, Mondher Zenaidi, ex-ministre de Ben Ali, cultive le mystère. Il a été l’un des hommes les plus en vue et les plus influents des deux dernières décennies.

Ancien président de l’Espérance sportive de Tunis (EST), l’un des deux grands clubs de football de la capitale, ministre sans discontinuer pendant dix-sept ans, député de Kasserine, son fief, membre du comité central et du bureau politique du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), l’ex-parti au pouvoir, cet ingénieur diplômé de l’École centrale Paris et de l’École nationale d’administration (ENA) allie deux qualités rares : une parfaite maîtrise des arcanes de l’administration et une connaissance intime du pays réel.

"Sollicité, courtisé…"

Contrairement à d’autres figures de l’ancien régime, ex-ministres ou ex-dirigeants du RCD, qui ont fait leur retour sur la scène publique après en avoir terminé avec la justice et qui s’épanchent maintenant dans les médias, Zenaidi fait profil bas. Aucune déclaration, pas d’interviews, mais cette abstinence médiatique ne signifie pas qu’il ait disparu des écrans radars. "Il garde un oeil attentif sur ce qui se passe à Tunis. Il est sollicité et très courtisé, raconte un de ses visiteurs réguliers. Il voit beaucoup de monde, des politiques de tous bords, des hommes d’affaires, des journalistes. Il entretient ses amitiés et ses réseaux. Mais comme ses faits et gestes sont épiés, car on lui prête encore de l’ambition, il est prudent et ne parle pas…"

Né en 1950 à Tunis et scolarisé au collège Sadiki, Mondher Zenaidi est le fils d’un grand commis de l’État tunisien de l’indépendance, Abdelaziz Zenaidi, récemment disparu, qui fut l’un des premiers diplômés tunisiens de Centrale Paris, sous le protectorat. Ingénieur des travaux publics, il a notamment supervisé la construction de la Cité olympique d’El-Menzah et de l’hôtel Africa. Il est considéré, à juste titre, comme l’un des bâtisseurs de la Tunisie moderne, aux côtés de Lassaad Ben Osman et Mokhtar Latiri.

Propulsé à son retour au pays, en 1976, chargé de mission au ministère de l’Économie nationale, Mondher Zenaidi effectue la première moitié de sa carrière dans la haute administration, s’offre un intermède d’une année comme président de l’Espérance de Tunis, puis bifurque définitivement vers la politique à partir de 1987, au moment où Zine el-Abidine Ben Ali accède au pouvoir. Il occupera plusieurs portefeuilles entre 1994 et 2011, date à laquelle il est à la tête de la Santé publique, son ultime affectation. Ministre du Tourisme, il réussit à amortir le choc de l’attentat contre la synagogue de Djerba, le 11 avril 2002 (21 morts dont 14 touristes allemands).

Ascension rapide

Le secret de sa longévité s’explique à la fois par son rendement aux différents postes qu’il a occupés et par son équation personnelle. "Lui et Abderrahim Zouari étaient les deux ministres les plus politiques de l’équipe de Mohamed Ghannouchi, Premier ministre de 1999 à 2011", note un observateur bien introduit dans les milieux dirigeants. Les deux hommes ont beaucoup de points communs.

Lancés très jeunes dans la vie publique, ils ont très vite gravi les échelons, au gouvernement comme dans le parti, et possédaient l’un et l’autre un fort ancrage local dans les régions intérieures : à Kasserine (Centre-Ouest) pour Zenaidi, au Kef (Nord-Ouest) pour Zouari. "Ben Ali, malgré ce que l’on a pu dire, veillait aux équilibres régionaux, poursuit notre observateur. Il faisait en sorte que chacun des vingt-quatre gouvernorats fût représenté au gouvernement. Il jugeait Zenaidi plus capable et surtout plus loyal que Zouari, dont il se méfiait. Le premier a d’ailleurs été à deux doigts de devenir Premier ministre lors du remaniement de janvier 2010. Mais sa nomination, qui avait les faveurs de la première dame, aurait été torpillée par le gendre de l’ex-président, Sakhr el-Materi…"


Béji Caïd Essebsi (assis) et Kamel Morjane, le 3 mars 2012, à Monastir. © Hichem

Il ne supporte pas de rester les bras croisés

Cet ancrage au coeur d’une zone frondeuse, tribale et turbulente reste un des meilleurs atouts de Zenaidi dans l’éventualité d’un retour. Sa popularité serait restée intacte, à en croire un journaliste qui y a séjourné récemment : "Les gens n’oublient pas ce qu’il a fait pour la région et ne jurent que par lui."

Le 11 janvier 2011, en pleine révolution, il avait été le seul membre du gouvernement à assister aux funérailles de la quinzaine de martyrs tombés trois jours plus tôt lors du carnage de la cité Ezzouhour. Il avait été reçu chaleureusement. Il se dit même qu’il ne serait pas étranger à la décision, prise la veille, de retirer les forces de police, honnies par la population, pour les remplacer par celles de l’armée nationale afin d’apaiser les esprits.

Resté en Tunisie quelques semaines après la chute de Ben Ali, il a ensuite pris le chemin de l’exil volontaire et posé ses bagages dans la capitale française, où il occupe un petit pied-à-terre dans le 8e arrondissement (un studio en location). Pour se soustraire à la curiosité des juges, qui souhaitaient l’entendre dans plusieurs dossiers ? "Non, il n’a pas fui, rectifie un de ses proches, qui le voit régulièrement. Il souhaitait se mettre en retrait, par décence, et prendre du champ, ce qui pouvait se comprendre vu les circonstances. Il voulait aussi se prouver des choses en se lançant dans le conseil. S’il était resté en Tunisie, il aurait vécu comme un paria. Or ce n’est pas le genre de personne qui supporte de rester toute la journée les bras croisés. Avec son entregent et son carnet d’adresses, il peut encore rendre d’éminents services."

Un scandale qui fait pshitt

Le scandale immobilier dans lequel on a voulu l’impliquer a fini par se dégonfler, puisque la chambre criminelle du tribunal de première instance de Tunis a prononcé un non-lieu en sa faveur le 27 mai.

Mondher Zenaidi est maintenant libre de rentrer en Tunisie quand bon lui semble. Peut-il encore jouer un rôle politique de premier plan ? Et en a-t-il envie ? L’homme, qui passe pour un fin tacticien, ménage le suspense. Il s’est bien gardé de prendre position dans la querelle d’héritage qui oppose les trois mouvances de la famille destourienne, Nida Tounes, la formation de l’ancien Premier ministre Béji Caïd Essebsi, qui caracole en tête des sondages, le mouvement de Hamed Karoui, l’ancien Premier ministre de Ben Ali, et Al-Moubadara, le parti de l’ancien ministre des Affaires étrangères Kamel Morjane.

Toutes sont disposées à l’accueillir à bras ouverts, et son ralliement constituerait pour chacune un renfort de poids. "Beaucoup de gens estiment, à tort ou raison, que la figure de Mondher Zenaidi pourrait susciter plus d’engouement que de critiques, poursuit notre observateur. Son image est restée relativement épargnée par les polémiques. Il existe peu de personnalités de son calibre. La classe politique issue de la révolution est jugée décevante et médiocre.

On sent poindre une forme de nostalgie, non pas pour l’ancien régime en lui-même, mais pour l’époque où la Tunisie était gouvernée et où l’État était respecté. De ce point de vue, Zenaidi a une carte à jouer." Faut-il conclure à un retour imminent ? Ceux qui le connaissent et le fréquentent l’assurent : l’intéressé n’a pas encore pris sa décision. Il attend que les choses se décantent et que la situation se clarifie.

Déjà 250 000 inscrits !
NEWSLETTER

Recevez chaque jour par email,
les actus Jeune Afrique à ne pas manquer !

Fermer

Je me connecte