Politique

Gaza : l’Afrique du Nord solidaire avec les Palestiniens… mais de loin

Manifestation pro palestinienne à Casablanca, le 3 août.

Manifestation pro palestinienne à Casablanca, le 3 août. © Jalal Morchidi / AFP

Malgré l’indignation populaire, le soutien témoigné aux habitants de Gaza semble bien superficiel en Afrique du Nord. Entre instabilité politique et crise économique, les chefs d’État ont d’autres priorités.

Mis à jour le 25/09/2014.

À nouveau frappé au coeur, le monde arabe a une fois de plus assisté, passif, au déchaînement de la puissance israélienne sur la mince bande de Gaza. Une sixième attaque en sept ans, vingt-huit jours de bombardements qui ont tué 1 886 Palestiniens, dont 430 enfants et adolescents. Et, du Golfe à l’Atlantique, l’émotion a derechef submergé l’opinion arabe, atterrée par ces images de dévastation humaine et matérielle.

Depuis la création en 1948 de l’État d’Israël, qualifiée de "catastrophe" (Nakba) par les Arabes, la question palestinienne est, selon les mots de Hael al-Fahoum, chef de la Mission de Palestine en France, le "symbole des frustrations du peuple [arabe] vis-à-vis de la constante ingérence d’autres puissances". Mais, si l’histoire semble se répéter stérilement depuis la première intifada de 1987, la donne a changé.

Dans les pays d’Afrique du Nord bouleversés par les révolutions de 2011, la crise économique et l’instabilité politique ont révélé des priorités locales bien éloignées du combat pour la Palestine, longtemps instrumentalisé par les gouvernants pour divertir l’opinion publique. Et la résistance à l’entreprise coloniale israélienne fait moins recette auprès des régimes, nouveaux ou anciens, depuis qu’elle est incarnée par les islamistes du Hamas et leurs alliés radicaux qui contrôlent la bande de Gaza depuis 2007.

"Timides et timorés"

Certes, le ministère marocain des Affaires étrangères a condamné l’agression israélienne dès le 9 juillet, le président tunisien Moncef Marzouki a appelé le 23 juillet à manifester massivement pour Gaza, et la presse algérienne a encensé une médiation, dont le président Abdelaziz Bouteflika aurait eu l’initiative, entre Abdel Fattah al-Sissi, son homologue égyptien, et le cheikh Tamim ben Hamad Al Thani, émir du Qatar – soit les deux rivaux qui se disputent la gestion arabe du dossier palestinien.

Mais, à l’instar de Hassen Zargouni, qui dirige l’agence tunisienne Sigma, spécialisée dans les études d’opinion, nombre d’observateurs déplorent "des gouvernants très timides et timorés dans leurs déclarations, leurs gestes et leur attitude".

À Alger, les médias proches du pouvoir s’enorgueillissent qu’Israël qualifie l’aide humanitaire de 25 millions de dollars (18,4 millions d’euros) accordée par leur pays à Gaza de "soutien à une organisation terroriste". Une goutte d’eau comparée aux 4 à 6 milliards de dollars de dégâts causés, selon l’Autorité palestinienne.

"Le RMI de la colère"

"Le régime [algérien], qui débloque 50 à 100 millions de dollars pour calmer les esprits à la moindre émeute, s’est payé l’apaisement le moins cher qui soit sur la question gazaouie. Ces 25 millions, c’est tout juste le RMI de la colère. On pourrait aussi remarquer, avec un peu de cynisme, que les trois jours de deuil national décrétés après le crash de l’avion d’Air Algérie ont permis aux autorités de faire le black-out sur Gaza", juge le politologue algérien Naoufel Brahimi El Mili.

Ce dernier souligne également que la crise intervient alors que les dirigeants de la région sont invités à Washington pour le sommet États-Unis – Afrique et qu’ils doivent s’abstenir de prendre des positions susceptibles de froisser la puissance occidentale. Des déclarations trop belliqueuses, des condamnations trop fermes pourraient être ressenties outre-Atlantique comme des messages de soutien au Hamas, classé comme une organisation terroriste par Washington.

Obama : ‘Je n’ai aucune sympathie pour le Hamas mais j’en ai pour les gens ordinaires qui souffrent à Gaza.’

Le président Obama n’a-t-il pas envoyé un message aux chefs d’État d’Afrique du Nord en déclarant, en clôture du sommet : "Je n’ai aucune sympathie pour le Hamas mais j’en ai pour les gens ordinaires qui souffrent à Gaza" ?

Rabâché par les autorités israéliennes et les lobbies internationaux qui leur sont favorables, l’amalgame entre aide aux Palestiniens de Gaza et soutien au Hamas peut aussi expliquer la frilosité des autorités maghrébines. La glorification du Hamas par certains groupes lors de manifestations au Maroc et en Tunisie sert en effet d’argument à ses ennemis pour dénoncer une supposée connivence des opinions arabes avec le mouvement islamiste palestinien.

Dans la manifestation du 20 juillet à Rabat, organisée entre autres à l’appel d’Al Adl Wal Ihsane, mouvance islamiste interdite mais tolérée, l’on pouvait ainsi croiser des individus en treillis, masqués et le front barré du bandeau du Hamas, portant des roquettes factices et appelant à la mort d’Israël.

Corde sensible

"La question palestinienne a été instrumentalisée par des petits partis politiques pour des raisons électoralistes. Ils jouent de cette corde sensible en donnant dans la surenchère, mais les gens ne sont pas dupes", nuance le Tunisien Hassen Zargouni.

Sept jours plus tard, dans une nouvelle grande marche organisée à Casablanca, les glorificateurs du Hamas étaient beaucoup moins visibles. Selon Mohammed el-Oifi, maître de conférences à Sciences-Po Paris, "les seules manifestations importantes au Maghreb ont eu lieu au Maroc. Mais ce qui est vraiment significatif, ce sont les polémiques autour de l’affaire gazaouie : les dénonciations abusives de l’inauguration d’une synagogue par le maire de Fès ou de la décoration d’un membre d’une importante association juive par le roi lors de la fête du Trône fin juillet, par exemple. La question palestinienne reste un instrument de politique intérieure…"

Des élites aux classes populaires, tous les Arabes du Maghreb se sentent concernés et meurtris par les souffrances des Palestiniens, mais l’amalgame entre solidarité avec ces derniers et soutien au Hamas, ajouté aux préoccupations économiques et à l’hostilité traditionnelle des autorités à l’égard de toute forme de manifestation, peut expliquer la faible ébullition de la "rue maghrébine" – qui a pourtant démontré, il y a trois ans, ses capacités de mobilisation massive.

Malgré l’appel du président Marzouki et du parti islamiste Ennahdha, le rassemblement du 25 juillet n’a réuni que quelques centaines de participants à Tunis et en Algérie, où les manifestations ont été autorisées alors qu’elles étaient interdites pendant l’opération israélienne Plomb durci de 2008-2009.

"Nous nous sentons trahis par beaucoup de régimes arabes"

En Égypte, les manifestations sont de facto interdites depuis novembre 2013, et le Hamas, accusé d’oeuvrer à la déstabilisation du pays avec les Frères musulmans (déchus du pouvoir en juillet 2013), a été déclaré "organisation terroriste". C’est sans doute dans ce pays que les contradictions entre le sentiment populaire et la raison d’État apparaissent le plus nettement.

La paix signée avec Israël en 1979 a fait du Caire un médiateur privilégié dans les guerres qui ont embrasé la bande de Gaza, frontalière de l’Égypte. Mais, hormis durant le bref intermède où le pouvoir était détenu par les Frères musulmans, les raïs égyptiens se sont toujours montrés hostiles aux islamistes du Hamas, participant, avec la fermeture du poste-frontière de Rafah sur le Sinaï, au blocus imposé par Israël.

La proposition égyptienne de cessez-le-feu inconditionnel, rejetée par les factions palestiniennes le 16 juillet, a ainsi été vécue comme une trahison à Gaza. À cette occasion, Al-Resalah, le site du Hamas, affichait : "Il n’existe aucune activité officielle arabe pour tenter de sauver Gaza" et "Nous nous sentons trahis par beaucoup de régimes arabes". Interrogé sur ce que lui inspire l’attitude des pays du Maghreb, l’historien et journaliste français Dominique Vidal répond : "Les États, de la tristesse. Les peuples, de la joie."

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