Économie

Pretoria et Kinshasa sont sur un petit nuage

Mis à jour le 16 décembre 2014 à 10:44

Les relations de la République démocratique du Congo avec l’Afrique du Sud sont au beau fixe, aussi bien sur le plan commercial que politique. Et chacun a intérêt à ce que la lune de miel se prolonge.

« Un éventuel changement de Constitution devra émaner des représentants élus de ce pays. Aucun État tiers n’a voix au chapitre. » Le commentaire auquel se livre Joseph Ntshikiwane Mashimbye, l’ambassadeur d’Afrique du Sud en RD Congo, dans sa résidence kinoise de la rive du fleuve Congo, devrait plaire aux conseillers du président Joseph Kabila. D’autant qu’ils ne sont guère habitués à tant de mansuétude. Les États-Unis sont ouvertement opposés à l’éventualité d’une révision constitutionnelle ; les Européens, plus discrets, n’en pensent pas moins. C’est dire si la position beaucoup plus conciliante de Pretoria est appréciée à Kinshasa…

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À l’image de la longévité professionnelle de ce diplomate sud-africain (présent en RD Congo depuis mars 2010 et dont les fonctions ont été prolongées, au moins jusqu’à la fin de 2015), les relations bilatérales sont au beau fixe, et ne se limitent pas à une convergence de vues souverainiste. Sur le plan économique, les Sud-Africains sont très présents en RD Congo, de l’agro-industrie aux télécoms (Vodacom), en passant par le secteur clé des mines. Leurs groupes Randgold Resources et AngloGold Ashanti, en partenariat avec l’État, ont notamment investi une somme colossale (2,5 milliards de dollars, environ 2 milliards d’euros) dans la mine d’or de Kibali (Province-Orientale).

Les échanges commerciaux restent très déséquilibrés, à l’avantage de Pretoria. Et l’offensive des investisseurs sud-africains contraste avec la frilosité de leurs pairs occidentaux, qui s’inquiètent des risques d’instabilité politique et juridique. « Le climat des affaires est loin d’être parfait, reconnaît Mashimbye. Mais si vous attendez qu’il le devienne, vous n’entreprendrez jamais rien. Mieux vaut contribuer à résoudre les problèmes. D’ailleurs, la situation s’est nettement améliorée depuis mon arrivée à Kinshasa. Lorsque d’autres investisseurs viendront, il ne leur restera plus que les miettes du gâteau qui sera sur la table des Sud-Africains ! »

Pretoria est également devenu un allié précieux sur les plans militaire et diplomatique. Pour venir à bout des rebelles de l’est du pays, l’Afrique du Sud a pesé de tout son poids en faveur de la création d’une « brigade d’intervention » au sein de la Mission de l’Organisation des Nations unies pour la stabilisation en RD Congo (Monusco). Dotée d’un mandat offensif inédit, elle compte des soldats sud-africains aux côtés de Tanzaniens et de Malawites.

Sphère d’influence

Les liens entre les deux pays sont encore confortés par les relations personnelles qu’ont nouées les présidents Joseph Kabila et Jacob Zuma. Selon la presse sud-africaine, le neveu de ce dernier, Khulubuse Zuma, posséderait d’ailleurs des intérêts importants dans le pétrole du lac Albert – un sujet sur lequel notre diplomate s’abstient de tout commentaire… Quoi qu’il en soit, l’axe Pretoria-Kinshasa s’inscrit dans un cadre stratégique beaucoup plus large.

Entre provinciaux…

La coopération entre la RD Congo et l’Afrique du Sud passe aussi par les collectivités territoriales. Ainsi, en octobre 2012, les gouvernorats du Katanga (RDC) et du Gauteng (Afrique du Sud) ont signé un traité de collaboration multisectorielle.

 Cette coopération bilatérale renforcée entre les deux provinces a permis de lancer des programmes conjoints dans les domaines de la santé, de l’éducation et de la formation technique. Elle vise par ailleurs à développer les investissements dans l’industrie et les PME, ainsi que dans les secteurs des mines, des infrastructures, des transports, du tourisme et de l’agriculture.

Cécile Manciaux

Du temps de Mobutu et de Mandela, Pretoria était déjà impliqué dans les médiations en RD Congo. Ainsi la ville sud-africaine de Sun City a-t-elle été l’hôte de la conférence du même nom, qui mit fin à la guerre en RD Congo, au début des années 2000. Et en 2011, Pretoria a assuré la logistique du scrutin qui aboutit à la réélection de Joseph Kabila. Sans cette assistance technique, il aurait été encore plus controversé. Pour les Sud-Africains, la RD Congo se situe à la frontière nord de leur sphère d’influence, celle de la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC). Aussi, même s’ils disent voir d’un bon oeil les contributions de tous les pays au développement économique de la RD Congo, ils se méfient du poids que pourraient y prendre certains concurrents, à commencer par le Rwanda (non membre de la SADC).

Misant sur la reconstruction de l’État congolais, l’Afrique du Sud forme des militaires, des fonctionnaires et des diplomates. Les Sud-Africains sont en outre impliqués dans le projet hydroélectrique de Grand Inga, dont la puissance potentielle (42 gigawatts, l’équivalent de plus de 20 réacteurs EPR) permettrait de fournir de l’électricité à une grande partie du continent, à commencer par leur pays, qui souffre d’un important déficit énergétique. Avec la première phase du projet, Inga III, dont les travaux pourraient être lancés en 2015, l’Afrique du Sud devrait récupérer 2 500 MW de puissance d’ici cinq à dix ans – le temps que les turbines entrent en service. De quoi cimenter une relation sur le très long terme…

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