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Tunisie : quand l’Histoire tombe en ruine

Cité romaine de Dougga, non loin de Teboursouk, dans le nord ouest du pays. © Manuel Cohen / AFP

Négligé ou pillé sous Ben Ali, le patrimoine archéologique pâtit aujourd'hui d'une gestion défaillante imputable à une absence de coordination et à un manque de moyens. État des lieux.

À la recherche d’une nouvelle capitale pour son peuple, la princesse phénicienne Elyssa – ou Didon – arriva sur les côtes de l’actuelle Tunisie il y a 2 828 ans. Après avoir obtenu du seigneur local qu’il lui cède un territoire dont la superficie représentait "autant qu’il en pourrait tenir dans la peau d’un boeuf", elle fit ingénieusement découper la peau de boeuf en fines lanières, qui, mises bout à bout, délimitèrent ce qui allait devenir Carthage.

La commémoration, le 2 août, de ce stratagème fondateur n’a pas semblé émouvoir outre mesure les Tunisiens, d’ordinaire assez fiers de leur histoire. D’ailleurs, les 3 000 ans de la Tunisie sont devenus un argument récurrent de certains hommes politiques, qui aiment à rappeler que la puissante Carthage était dotée d’institutions proto-démocratiques. Mais les Tunisiens n’en restent pas moins viscéralement attachés à leur patrimoine, à tel point que l’annulation du déclassement de terrains archéologiques figure parmi les premiers décrets pris en avril 2011, après la révolution.

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La découverte dans les résidences de Ben Ali et de ses proches de pièces puniques, romaines et arabo-musulmanes référencées dans les collections nationales avait indigné l’opinion. Le vol, sans qu’on en connaisse les commanditaires, de l’inestimable statuette de Ganymède par les gardiens du site paléo­chrétien de Carthage en novembre 2013 fut qualifié d’"assassinat de la mémoire nationale". "On nous signale des pillages tous les jours ; en période de crise, tout le monde rêve de trouver un trésor en jouant au loto de l’archéologique", explique l’archéologue Fethi Bahri.

"Touche pas à mon patrimoine"

En mai dernier, lorsque Mourad Sakly, ministre de la Culture, a envisagé de concéder l’exploitation de certains sites à des privés selon un cahier des charges précis, en cours d’élaboration, comme cela est le cas en Europe, le tollé a été immédiat. "Touche pas à mon patrimoine", ont tempêté les réseaux sociaux et les médias, malgré l’intérêt d’un partenariat public-privé à même d’entretenir des sites et des musées souvent délaissés et peu attractifs. "Le potentiel est là, mais le système est ankylosé", note Ammar, un guide de Dougga.

Le secteur est géré par deux institutions : l’Institut national du patrimoine (INP), qui couvre le volet scientifique de la recherche (fouilles et conservation), et l’Agence de mise en valeur du patrimoine et de promotion culturelle (AMVPPC), qui entretient les sites, mais encaisse aussi les revenus générés par la billetterie – plus de 7 millions d’euros en 2010 -, la vente de produits dérivés et la location des espaces de restauration, qu’elle reverse ensuite à l’État.

Toutefois l’agence a perdu le contrôle de certains sites. À El-Haouaria, la visite des grottes, interdite en raison des risques d’éboulement, est assurée au grand jour par des locaux en quête de quelques dinars. Décriée pour son absence d’initiative, sa gestion a minima des sites et des ressources humaines, l’AMVPPC semble même renâcler à lancer des appels d’offres pour l’attribution des points de vente et ne coordonne pas ses actions avec l’INP, où les problèmes sont d’un autre ordre.

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Impliquer les collectivités locales et la société civile

Au lendemain de la révolution, 318 conservateurs ont été titularisés et affectés dans les Régions, mais sans mission précise pour certains en raison de la marge de manoeuvre réduite des directions régionales. "Réparer un phare de voiture ou recruter un ouvrier, toutes les décisions se prennent à Tunis, regrette Nabil Kallela, directeur général de l’INP. Une décentralisation effective permettrait aux inspections régionales de fonctionner efficacement comme des directions aux prérogatives plus larges. Sur le terrain, ce serait un chaînon important pour impliquer les collectivités locales et la société civile, car les Régions sont coupées de la réalité de leur patrimoine. Pourtant, il les concerne, c’est leur histoire."

Mais en amont, le principal écueil auquel se heurte l’INP est lié à la structuration de ses ressources humaines ; chercheurs et architectes, deux corps essentiels, travaillent en parallèle et rarement ensemble. Ni les uns ni les autres ne sont réellement formés à la gestion et à la valorisation du patrimoine, leur coeur de métier. "Pour ce qui est de la conservation, de la sauvegarde et de la valorisation, les formations se sont souvent faites sur le tas dans le sillage des projets internationaux, et les architectes n’ont pas de formation spécifique en archéologie ou en sauvegarde des monuments.

Chacun veut développer des projets, mais le manque de coordination est une faille qui gêne le travail", précise le patron de l’INP, qui souligne également la difficulté de gérer un patrimoine surabondant. Des dossiers de recrutement sur le modèle de ceux de l’enseignement ne permettent pas de cibler des profils. Les formations incomplètes – les archéologues issus de l’université de Kairouan accomplissent tout leur cursus sans faire de terrain – créent une grande dispersion des énergies, alors que les actions à entreprendre ne manquent pas.

Davantage touchée par la réduction des budgets alloués à la recherche par les États donateurs que par la crainte d’une détérioration de la situation politique en Tunisie, la coopération internationale, essentiellement française, espagnole, allemande, britannique, japonaise et américaine, se poursuit tant bien que mal. Au programme de 2014, les chantiers de Henchir Zian (Sud), Gightis (Sud), Utique (Nord), Carthage (Nord), Kerkouane (Est) et Althiburos (Nord-Ouest), mais avec une approche différente de celle mise en place depuis des décennies. Désormais, le patrimoine est abordé globalement, avec une vision transversale mettant en relief les interactions entre les périodes, mais aussi les spécialités de l’archéologie comme la carpologie, l’anthracologie ou la phytologie. Les résultats obtenus sur le site d’Althiburos – il a été l’un des plus visités en 2013 – soulignent l’intérêt de cette approche.

En somme, le patrimoine souffre des mêmes dysfonctionnements que le pays : coordination défaillante et manque de moyens.

En somme, le patrimoine souffre des mêmes dysfonctionnements que le pays : coordination défaillante et manque de moyens. Lucides, les acteurs du secteur ont dressé un diagnostic et mis en place des réformes structurelles. Grâce à la coordination entre équipes, des projets impliquant les collectivités, les associations et les populations devraient voir le jour. Cet effet d’entraînement au niveau local permettrait alors une meilleure intégration du patrimoine, tant pour sa valorisation que pour sa protection. Reste le volet communication et vulgarisation de la recherche qui aiderait les Tunisiens à mieux connaître leur passé et à se réconcilier avec leurs multiples héritages. "Le patrimoine est également menacé par tous ceux qui voudraient gommer une partie de l’histoire du pays", rappelle Fethi Bahri, faisant allusion aux pillages des tombeaux de saints par des extrémistes religieux.

Le Bardo fait peau neuve… ou presque

Le Musée du Bardo, à Tunis, est un lieu paradoxal. L’une des ailes de l’ancien palais beylical, celle de l’Assemblée, écrit l’histoire contemporaine du pays ; l’autre est, depuis 1888, un espace de mémoire. Célèbre pour son exceptionnelle collection de mosaïques, dont le portrait de Virgile avec ses muses ou le pavement représentant Dionysos faisant le don de la vigne à Icarios, le Bardo, comme on l’appelle en Tunisie, a fait peau neuve.

Un prêt de 10 millions d’euros de la Banque mondiale lui a permis d’accroître de 9 000 m² son espace d’expositions, de réorganiser ses réserves et de proposer une muséographie plus moderne. Aujourd’hui, la nouvelle aile du musée est une énorme coquille où les visiteurs (60 000 par an) se perdent entre les civilisations… sans trouver de quoi se désaltérer. Deux ans après sa réouverture, le musée découvre ses lacunes : les concepteurs ont omis de prévoir des fenêtres ouvrantes, et l’effet de serre est parfois insupportable. Quant à la défaillance de la signalétique, elle a été palliée, en mai dernier, par un guide de visite numérique.

Au niveau muséal, certaines pièces majeures, comme l’Hermaïon d’El-Guettar, le plus ancien autel au monde, n’ont pas encore été exposées, tandis que l’inventaire est toujours en cours et que les expositions thématiques prévues ne sont pas encore programmées. La tâche du nouveau conservateur, Moncef Ben Moussa, s’annonce titanesque.

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