Politique

Armée tunisienne : la grande désillusion

Funéraille de l'un des soldats assassinés le 17 juillet à Henchir Talla.

Funéraille de l'un des soldats assassinés le 17 juillet à Henchir Talla. © Fethi Belaid/AFP

Incapable de venir à bout des maquis jihadistes, minée par des querelles au sommet, gangrenée par la politique, la grande muette a beaucoup perdu de sa superbe. Enquête exclusive sur une institution en désordre de bataille.

La scène a fait le tour du monde : des passants, par dizaines, accrochant des bouquets de fleurs à la tourelle des chars de l’armée stationnés à l’entrée de l’avenue Bourguiba, au centre de Tunis, en témoignage de reconnaissance pour son rôle pendant la révolution. C’était le 15 janvier 2011. Il y a une éternité. Le général Rachid Ammar passait pour un héros, pour l’homme providentiel.

Il était celui qui avait dit "non" à Ben Ali et refusé de tirer sur le peuple. On apprendra par la suite que la légende avait été fabriquée de toutes pièces par un obscur blogueur. Mais qu’importe ! L’institution militaire était adulée, portée aux nues. Aujourd’hui, le mythe a laissé place à une autre vision : celle des corps meurtris de soldats, égorgés ou déchiquetés par des mines sur les chemins escarpés du jebel Chaambi. Depuis dix-huit mois, le pays a basculé dans la guerre contre le terrorisme, et la région de Kasserine vit désormais au rythme des bombardements d’artillerie et de la danse macabre des ambulances.

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Les assauts répétés de la katiba Oqba Ibn Nafaa, affiliée à Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi), ont porté un coup terrible au prestige de l’armée et mis à nu sa vulnérabilité. L’attaque du 17 juillet, qui visait un camp militaire à Henchir Talla, a provoqué la mort de 15 soldats et en a blessé 23 autres. C’est le plus lourd bilan jamais enregistré depuis la guerre de Bizerte contre la France, en juillet 1961.

Sous-dimensionnée et mal équipée

Le mont Chaambi, frontalier avec l’Algérie, culmine à 1 500 mètres d’altitude. Aucune comparaison possible avec Tora Bora, les crêtes enneigées de l’Afghanistan et des zones tribales pakistanaises. C’est un massif boisé d’une centaine de kilomètres carrés, accidenté mais qui n’a rien d’inaccessible. Comment, dans ces conditions, expliquer les revers successifs infligés aux militaires tunisiens et leur apparente incapacité à reprendre le contrôle du sanctuaire terroriste ? Les adeptes de la théorie du complot ont une réponse toute faite : l’appareil sécuritaire est gangrené.

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Ennahdha et ses alliés de la troïka ont eu le temps de placer leurs hommes, d’infiltrer l’État : les jihadistes sont renseignés sur les déplacements des militaires et peuvent exploiter les failles du dispositif. Mais la réalité est plus nuancée. Les gouvernements islamistes ont tardé à agir et laissé l’hydre terroriste prospérer pendant des mois. Chacun se souvient encore des déclarations d’Ali Laarayedh, le ministre de l’Intérieur, assurant benoîtement, à l’automne 2012, que le Chaambi était sûr et que ses seuls occupants étaient "des sportifs s’exerçant à faire fondre leur cholestérol". Aveuglement politique ? Certainement. Complicités ponctuelles ? Localement, peut-être. Mais impossible de parler de stratégie délibérée.

Les chefs jihadistes, libérés après l’amnistie générale de février 2011, ont pu, grâce à la contrebande, se constituer un arsenal et un trésor de guerre.

L’autre explication, "fonctionnelle", sans être entièrement satisfaisante, a le mérite de cadrer le débat. Forte de 35 000 hommes seulement – dont 27 000, en comptant les personnels de santé, pour l’armée de terre -, l’armée tunisienne est sous-équipée et sous-dimensionnée. Ses matériels sont vieillissants. Ses soldats ne disposaient pas de gilets pare-balles – 30 000 ont été commandés et un peu moins de la moitié ont été livrés depuis mai 2014.

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Les moyens héliportés, indispensables aux actions commandos, font cruellement défaut. L’armée ne possède toujours pas d’hélicoptères de combat modernes, équipés de systèmes de vision nocturne, de caméras thermiques. Et, de surcroît, en 2011 et en 2012, les militaires ont été amenés à assurer des missions auxquelles son format ne la destinait pas : maintenir l’ordre public en ville après la révolution, gérer l’afflux désordonné de millions de réfugiés fuyant la désintégration de la Libye, prévenir l’extension du conflit aux frontières, garantir la sécurité des élections… et la tenue des épreuves du baccalauréat !

C’est à ce moment que les chefs jihadistes, libérés après l’amnistie générale de février 2011, ont pu, grâce à la contrebande, se constituer un arsenal et un trésor de guerre. Enfin, la stratégie initialement retenue après les premières escarmouches, en 2013 – l’encerclement du Chaambi pour limiter les pertes humaines -, s’est révélée contre-productive : elle n’a pas empêché les soldats en patrouille de sauter sur les mines et a permis aux terroristes de gagner un sanctuaire.


Militaires en opération, non loin du mont Chaambi, le 2 août. © Reuters

Tiraillements politiques et théorie du complot

Mais il y a plus inquiétant. L’union sacrée, entre responsables politiques et chefs militaires, qui avait prévalu après la révolution a cédé la place à la méfiance. Le président provisoire, Moncef Marzouki, s’est-il réellement laissé convaincre par ses conseillers que l’armée, incarnation de "l’État profond", tramait un complot ? Toujours est-il que, dès juillet 2012, ses relations avec le ministre de la Défense, Abdelkrim Zebidi, seul "survivant" du gouvernement de transition formé autour de Béji Caïd Essebsi (mars-décembre 2011), se dégradent.

Un vieux contentieux oppose les deux hommes. Zebidi était ministre de la Santé publique en 2001 lorsque le dissident Marzouki a été relevé de ses fonctions de chef de service de médecine communautaire sous un prétexte fallacieux ("abandon de poste"). Cette fois le différend porte sur la prolongation de l’état d’urgence. Zebidi et Rachid Ammar plaident en vain pour sa levée, car il épuise les militaires et les empêche de se concentrer sur leurs missions essentielles : la surveillance des frontières et la lutte contre le terrorisme. Marzouki passe outre.

En mars 2013, éreinté par cette guerre d’usure, Zebidi jette l’éponge et annonce qu’il ne souhaite pas être reconduit dans ses fonctions. Il est remplacé par Rachid Sabbagh, un magistrat honnête mais transparent. Ammar, isolé, fait à son tour l’objet de critiques pour son incurie et l’absence de résultats militaires tangibles face aux terroristes. Les flèches les plus acérées émanent de Mohamed Abbou, l’ancien secrétaire général du Congrès pour la République (CPR), la formation du président Marzouki, qui est constitutionnellement chef des armées.

C’en est trop pour le sourcilleux général, qui s’invite, le 24 juin, sur un plateau de télévision pour faire valoir ses droits à la retraite. Il est remplacé, le 9 juillet, à la tête de l’armée de terre par un colonel-major, Mohamed Salah Hamdi, ex-attaché militaire à Tripoli. Fin du premier round.

Tension et paranoïa

Le second commence dans un climat de tension et de paranoïa exacerbé par le meurtre, le 25 juillet, du député Mohamed Brahmi et par les événements du Caire. Et si, avec la bénédiction d’Alger, les militaires tunisiens, traumatisés par l’assassinat effroyable de huit soldats, égorgés et mutilés au Chaambi, s’avisaient d’imiter le maréchal égyptien Abdel Fattah al-Sissi ?

Convaincu de l’imminence d’un coup d’État, Marzouki décide de faire le ménage et renouvelle le reste de l’état-major début août. Le colonel Nouri Ben Taous, un visiteur régulier du palais de Carthage, est nommé au poste stratégique de directeur général de la sûreté militaire (la DGSM). L’institution est maintenant "sous contrôle". Mais, dans les casernes, le moral est au plus bas et la colère gronde.

Le malaise éclate au grand jour le 18 octobre, lorsque les trois présidents (Moncef Marzouki, Mustapha Ben Jaafar, président de la Constituante, et Ali Laarayedh, le Premier ministre) sont accueillis aux cris de "dégage" par les membres des forces de l’ordre en uniforme alors qu’ils veulent assister aux obsèques de deux membres de la Garde nationale, tués la veille à Goubellat. Ils sont chassés de la caserne d’El-Aouina. L’humiliation est sans précédent.

Henchir Talla, un fiasco évitable ?

Le dernier chapitre, qui n’est pas refermé, débute fin décembre 2013, après la désignation de Mehdi Jomâa au poste de Premier ministre. Jomâa, un technocrate indépendant, engage un bras de fer feutré avec Marzouki. Le président exigeait de pouvoir choisir "son" ministre de la Défense (il avait avancé le nom d’Ahmed Adhoum, un magistrat). Jomâa refuse et impose Ghazi Jeribi, un juriste qui a présidé le tribunal administratif.

Après quelques mois de répit, les tiraillements reprennent de plus belle, mais ils opposent cette fois le ministère de la Défense à la présidence. Jeribi veut procéder aux réajustements nécessaires et reprendre le contrôle de la DGSM. Fin mai, il remercie le général Nouri Ben Taous et six de ses subordonnés, au grand dam du locataire du palais de Carthage.

Ces changements brutaux ont-ils déstabilisé le renseignement militaire ? Sont-ils indirectement à l’origine de la tragédie de Henchir Talla ? C’est ce que suggèrent nombre de pages Facebook proches du CPR. Elles s’appuient sur les graves révélations faites à la télévision, le 18 juillet, par un syndicaliste policier, Sahbi Jouini. Une note datée du 10 juillet – soit une semaine avant l’attaque jihadiste – aurait fait état de l’imminence d’une opération d’envergure.

>> Lire aussi : Mehdi Jomâa et les leçons de Henchir Talla

Le document, émanant des services de renseignements tunisiens, aurait décrit très précisément le scénario et le lieu de l’attaque, sa date présumée (le 17 de ramadan), le nombre des assaillants et les armes utilisées. Par complicité ou par négligence, cette note n’aurait pas été répercutée par la DGSM à l’état-major et aux unités sur le terrain.

Qu’en est-il réellement ? D’après nos informations, c’est faux. La note, qui existe mais que Sahbi Jouini n’a pas eue entre les mains, évoquait la forte probabilité d’une attaque, mais ne mentionnait pas l’armée comme une cible potentielle. Transmise fortuitement à la DGSM, elle a bel et bien été répercutée. Il n’y a donc pas eu dysfonctionnement.

Fautes de commandement et mentalité archaïque

Le 30 juillet, nouveau rebondissement : le ministère de la Défense annonce la démission du chef d’état-major de l’armée de terre, le général Mohamed Salah Hamdi. A-t-on voulu lui faire porter le chapeau ? Fallait-il, encore une fois, changer de chef dans la tourmente et sous la pression des événements ? Hamdi est-il la victime collatérale du conflit larvé entre la présidence de la République et le gouvernement ?

Comme nous l’ont confirmé plusieurs interlocuteurs, le chef de l’armée de terre a bien été "démissionné" par Jeribi. Une source très au fait de ces questions confie : "Le courant ne passait pas entre le général Hamdi et le ministre de la Défense, mais ce n’est pas la raison principale de son limogeage. Hamdi n’était pas l’homme de la situation. Il était de la vieille école et ses méthodes étaient archaïques.

Il manquait de clairvoyance, d’audace et de poigne. Il y a eu du laisser-aller sous son commandement. Les circonstances de l’attaque de Henchir Talla sont accablantes. Le bivouac était très mal protégé, alors que les unités étaient théoriquement en alerte rouge. Les secours ont mis presque une demi-journée à évacuer les victimes, ce qui est aberrant."

Les fautes reprochées au général démissionnaire ne se limitent pas au fiasco du 17 juillet. L’armée de terre a reçu livraison, en avril, de véhicules de transport américains et turcs (des blindés de type Kirpi, qui ont fait leurs preuves contre les rebelles kurdes du PKK).

Des matériels disposant d’un blindage renforcé, capable de résister à l’onde de choc provoquée par l’explosion à leur passage des Improvised Explosives Devices (IED), les mines artisanales utilisées par les jihadistes du Chaambi, responsables de la mort de plusieurs dizaines de soldats au cours des deux dernières années. Mais au lieu d’être immédiatement déployés sur le théâtre des opérations, à Kasserine, ces véhicules dernier cri ont été aperçus en parade, fin juin, au cours d’une cérémonie à l’académie de Fondouk Jedid…

Conçue et formatée pour résister quelques jours à une agression étrangère, à un combat de type conventionnel, l’armée doit désormais s’adapter à une guerre asymétrique, à un ennemi invisible et imprévisible.

Elle le peut, à condition de revoir sa doctrine, de varier les tactiques, de doter les unités combattantes d’une véritable autonomie. En un mot : encourager la prise d’initiatives sur le terrain au lieu de la brider. C’est le défi qui incombe maintenant au nouveau chef d’état-major des forces terrestres, Ismaïl Fathalli, nommé le 12 août en remplacement du général Hamdi.

Nouveau souffle

La situation est grave mais n’est pas désespérée, et la guerre n’est pas perdue. L’adversaire a été affaibli et sa logistique, désorganisée. La nouvelle stratégie opérationnelle de reconquête du Chaambi, mise en place le 11 avril, a permis de déloger les jihadistes de leur sanctuaire montagneux et les a forcés à s’éparpiller en plusieurs groupes, qui ont migré vers le jebel Sammama et le jebel Salloum.

Le Chaambi reste un point de passage mais n’abrite plus de camp permanent. En ville, les cellules dormantes d’Ansar el-Charia, harcelées en permanence par la police, ne parviennent plus à mettre à exécution leurs projets d’attentat. Les flux financiers s’assèchent, obligeant les terroristes à improviser des hold-up, comme récemment dans une agence bancaire à Mégrine. Enfin, les nouveaux équipements commencent à arriver. La vente de 12 hélicoptères de combat polyvalents Black Hawk à l’armée de l’air vient d’être officiellement confirmée, le 15 août, par Jacob Walles, l’ambassadeur des États-Unis

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