Politique

Cambodge : Khmers rouges… deux de jugés, combien d’oubliés ?

Après la condamnation à la prison à vie d’anciens hauts dirigeants khmers rouges, les victimes restent sur leur faim. Car trente ans après les faits, beaucoup de crimes demeurent impunis.

Par - Sidy Yansané, à Phnom Penh
Mis à jour le 25 août 2014 à 16:56

Nuon Chea et Khieu Samphan, anciens hauts dirigeants khmers rouges. © Martyn Aim/Sipa

L’un reste assis, le corps affaibli et le regard dissimulé derrière d’énormes lunettes noires. L’autre se dresse et fixe le juge du tribunal de Phnom Penh. Mais aucun des deux accusés ne réagit à la lecture du jugement. Le 7 août, Nuon Chea, 88 ans, idéologue du régime khmer rouge, et Khieu Samphan, 83 ans, chef de l’État du Kampuchéa démocratique de 1976 à 1979, ont été condamnés à une peine de réclusion criminelle à perpétuité pour "crimes contre l’humanité, extermination, persécution politique et autre actes inhumains".

Depuis novembre 2011, ces deux plus hauts dignitaires encore vivants du bref mais meurtrier régime khmer rouge sont poursuivis pour leur responsabilité dans cette dictature d’inspiration maoïste qui a conduit à la mort d’environ 2 millions de Cambodgiens, soit près de 20 % de la population, entre avril 1975 et janvier 1979. Applaudissements, larmes… À l’extérieur de la salle d’audience, des dizaines de victimes ou de proches de victimes venus de tout le pays ont laissé éclater leur joie.

"Il a fallu du temps pour en arriver là, mais justice a enfin été rendue", affirme l’analyste politique Lao Mong Hay, 70 ans, en caressant sa longue barbe blanche. Lui a eu la chance d’être au Royaume-Uni à l’époque, contrairement à ses deux frères tués par les Khmers rouges. Il poursuit : "Plus important encore, les professeurs vont pouvoir enseigner cette histoire à l’école."

Et quelle histoire ! Pour le Cambodge, le cauchemar commence le 17 avril 1975, avec la prise de la capitale par les hommes du Parti communiste du Kampuchéa (PCK), le mouvement politique et militaire des Khmers rouges. C’est durant leurs études en France que les futurs dirigeants du PCK ont découvert le marxisme et se sont rapprochés du Parti communiste français, avant de s’en retourner au Cambodge lors de l’indépendance du pays, en 1953.

En ces temps de guerre froide, les communistes cambodgiens, marginalisés et persécutés, prennent le maquis et conduisent le pays vers la guerre civile, avec l’aide des Nord-Vietnamiens, au nom de la lutte anticapitaliste. Les difficultés de vie des Cambodgiens, accrues par la politique du président Lon Nol (1972-1975) et les bombardements américains dans le pays, poussent des milliers de paysans dans les rangs des rebelles.

"Purification de la société"

À la chute de Phnom Penh, la totalité des habitants est expulsée de la capitale ; ceux qui refusent sont exécutés. Des centaines de milliers meurent sur les routes, de faim et de maladie. Commence alors l’application du programme du PCK. Les classes sociales et les traditions sont abolies, la propriété privée est interdite, la monnaie est supprimée, la "purification de la société" passe par l’élimination ou l’envoi en camp de travail d’anciens membres du gouvernement, d’intellectuels et d’expatriés de retour au pays.

L’idéologie du PCK veut que la population soit entièrement dévouée à l’activité paysanne et au service de la révolution. La vie privée n’existe pas, les purges internes sont systématiques. Des centres de détention et de rééducation sont ouverts dans tout le pays, dont la prison de Tuol Sleng, à Phnom Penh, tristement célèbre sous le nom de S-21. En janvier 1979, finalement, la dictature est renversée par l’ancien allié vietnamien, poussant les Khmers rouges à se réfugier dans la jungle et à reprendre le maquis. Le monde découvre alors avec horreur la réalité sanglante de la politique du PCK, auparavant soutenue par une bonne partie de l’intelligentsia occidentale antiaméricaine.

Mais ce n’est que trente plus tard que la justice s’est mise en branle, avec l’ouverture, en janvier 2009, des chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens, appellation donnée à ce tribunal spécial parrainé par les Nations unies, essentiellement financé par la communauté internationale mais jugeant selon le droit cambodgien. La première condamnation définitive a eu lieu en février 2012. Elle concernait Kang Kek Ieu, l’ex-patron de la prison de Tuol Sleng, plus connu sous le nom de "Douch". Comme ses deux supérieurs, il a écopé d’une peine de prison à perpétuité pour avoir converti cette ancienne école en centre de torture dans lequel plus de 12 000 personnes ont laissé la vie.

La principale critique lancée à l’encontre du tribunal reste la lenteur de la procédure, les responsables poursuivis étant au seuil de la mort. L’ex-ministre des Affaires étrangères Ieng Sary est décédé en mars 2013 à 87 ans, avant son jugement. Son épouse, Ieng Thirith, a été libérée en 2012 pour cause de démence. Quant à Pol Pot, Premier ministre du Kampuchéa démocratique et chef historique des Khmers rouges, il a rendu l’âme en avril 1998.

Autres griefs : l’ingérence du gouvernement cambodgien, certains de ses membres, dont le Premier ministre Hun Sen, étant accusés d’avoir appuyé l’idéologie khmère rouge ; le fait que la responsabilité de certains pays occidentaux ne soit pas abordée par les chambres extraordinaires ; et, surtout, le choix des personnes poursuivies, limité aux principaux dignitaires du régime, alors que de nombreuses victimes côtoient encore aujourd’hui leurs bourreaux d’hier.

Irrégularités du tribunal et ingérences politiques

Si bien que, malgré leur soulagement à la suite du jugement du 7 août, beaucoup de victimes expriment un sentiment de frustration, soulignant que les milliers d’exécutants de bas niveau sont autant d’auteurs de crimes de guerre qui ne seront pas jugés. Me Pich Ang, avocat des parties civiles, préfère retenir le côté positif de cette décision de justice : "Il s’agit d’une journée historique attendue depuis des ann

ées. Ce jugement vise individuellement les responsables des crimes perpétrés. Nous nous réjouissons de la reconnaissance judiciaire des souffrances des victimes." Du côté de la défense de Nuon Chea, l’avocat international Victor Koppe a annoncé qu’il comptait faire appel. "Nous allons demander un nouveau panel de juges car les juges actuels ne sont pas indépendants." Les avocats de Khieu Samphan ont adopté la même ligne de défense, pointant du doigt les irrégularités du tribunal et les ingérences politiques nationales et étrangères. "Ce procès a été celui d’un régime, pas celui d’un homme, assure Me Anta Guissé. Il y a une volonté de condamner mon client pour ce en quoi il a cru et non pour ce qu’il a fait. Nous allons faire appel, mais il y a peu d’espoir d’y trouver la justice."

L’affaire n’est donc pas close, et ce d’autant moins que le procès de Nuon Chea et de Khieu Samphan a été découpé en deux parties afin d’obtenir une condamnation rapide compte tenu de leur âge très avancé. Le jugement du 7 août, qui porte sur l’évacuation forcée des 2 millions d’habitants de Phnom Penh vers les campagnes lors de la prise de la capitale par les Khmers rouges, en 1975, ainsi que sur la déportation de province en province d’environ 300 000 Cambodgiens jusqu’en 1977, causant des morts par centaines de milliers, n’est que le premier volet de leur procès. Le second, débuté le 30 juillet, concerne les accusations de génocide envers la minorité musulmane cham et la communauté vietnamienne. 

Une justice à retardement

17 avril 1975 Entrée des Khmers rouges dans Phnom Penh. L’application de l’idéologie du PCK fera près de 2 millions de morts. 7 janvier 1979 Les troupes vietnamiennes libèrent Phnom Penh. Les Khmers rouges reprennent le maquis. 15 avril 1998 Décès de Pol Pot à 69 ans (âge incertain). L’ancien leader des Khmers rouges était en résidence surveillée depuis 1997. 6 juin 2003 Signature d’un accord entre l’ONU et le gouvernement cambodgien pour la mise en place d’un tribunal international. 3 février 2012 Douch, patron de la prison S-21, est condamné en appel à la perpétuité pour crimes contre l’humanité. 7 août 2014 Nuon Chea et Khieu Samphan sont condamnés en première instance à la prison à vie pour crimes contre l’humanité.