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Mort d’Albert Ebossé : carton rouge sang pour le football algérien

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Albert Ebossé, inscrivant l’unique but de son club lors du match fatal.

Albert Ebossé, inscrivant l'unique but de son club lors du match fatal. © AFP

Enragés par la défaite, des supporters de la JS Kabylie bombardent de projectiles leurs propres joueurs. Atteint à la tête, l’attaquant camerounais Albert Ebossé y laissera la vie.

L’Algérie du football, c’est l’orgueil d’une nation qui se hisse en huitième de finale de la Coupe du monde, en juin, au Brésil. C’est, deux mois plus tard, la honte d’une nation à Tizi Ouzou, où le meilleur buteur du championnat 2013-2014 est tué, vraisemblablement par ses propres supporters. Le 23 août, sur le point de s’engouffrer dans le tunnel qui mène aux vestiaires, le Camerounais Albert Ebossé, attaquant de la JS Kabylie (JSK), s’écroule.

Touché au crâne, il meurt quelques instants plus tard d’"un traumatisme causé par un objet contondant et tranchant provoquant une hémorragie interne", précisera le procureur de la République de Tizi Ouzou. Enragé par la défaite de son équipe face à l’USM Alger (Usma), un groupe de supporters s’en est pris à ses propres joueurs, faisant pleuvoir sur eux une averse de pierres. Lapidation fatale. Albert Dominique Ebossé Bodjongo Dika, de son nom complet, avait 24 ans et était père d’une fillette de 1 an.

De l’avis unanime en Algérie, il était très apprécié pour ses qualités humaines. "Il a joué, il a insulté qui ? Il a fait quoi ? Moi, je n’ai rien compris", s’est lamentée sa mère au micro de France 24. Pour les Camerounais, dont les Lions indomptables ont été humiliés au premier tour au Brésil et qui viennent de perdre leur meilleur espoir, c’est une double peine. Sa famille recevra 100 000 dollars (75 900 euros) d’indemnité. La JSK s’est de son côté engagée à verser à celle-ci le salaire du disparu jusqu’à l’expiration de son contrat. Faible consolation et maigre compensation…

>> Lire aussi : Mort d’Ebossé : ce que l’Algérie doit faire pour en finir avec les "supportueurs"

La violence dans les stades ne se limite bien sûr pas aux arènes algériennes. Le 25 février, le joueur tunisien du Club sportif sfaxien (CSS) Oussama Husseini était grièvement blessé à la tête par un jet de pierre. Si le hooliganisme n’est pas né sur la rive sud de la Méditerranée, l’accumulation d’événements graves ces derniers temps en Algérie en fait un problème national. "Cela devait arriver", répètent les jeunes joueurs comme les vétérans du championnat.

En avril 2012, après l’attaque au couteau de joueurs de l’Usma par des supporters de l’équipe adverse, le politologue spécialiste du sport Youcef Fates prédisait dans les colonnes de J.A. : "Si rien n’est fait, l’Algérie n’est pas à l’abri d’une grosse catastrophe." "Il fallait en faire une affaire nationale, commente-t-il une fois la catastrophe survenue, et ne pas se contenter de petites études et de demi-mesures prônées par la Fédération algérienne de football (FAF), plus en quête de communication que de véritables solutions."

>> Lire aussi : Football : les démons du stade

Les incidents sont récurents

Qui a jeté la pierre ? L’enquête en cours trouvera-t-elle la main assassine dans le troupeau des supporters enragés ? Et la chaîne de ceux qui avaient pour devoir de la retenir est longue : l’Office du parc omnisports de la wilaya de Tizi Ouzou, qui gère le stade, le chef de la sûreté de la wilaya, chargé de sa sécurité, la direction de la JSK, etc. Comme souvent dans de telles circonstances, de nombreux responsables seront dénoncés et peu de vrais coupables condamnés. Alors que l’Algérie connaît depuis des années une recrudescence de violences stadières, ceux qui ont permis le geste fatal méritent, comme son auteur, une juste sanction.

Pour Samir Lamari, chef de la rubrique sportive au quotidien Liberté, toutes les conditions étaient réunies pour aboutir à un tel drame, qui aurait pu avoir lieu des dizaines de fois. "Il s’agissait d’un match à haut risque, la JSK et l’Usma, deux clubs autrefois amis, étant de féroces rivaux depuis que la JSK a perdu de sa splendeur et que l’Usma a fait son retour dans le gotha du championnat.

Les incidents entre les deux formations et leurs supporters sont récurrents. Le stade de Tizi Ouzou, d’une capacité de 25 000 places, était trop exigu pour accueillir un tel derby et ses portes ont été ouvertes aux spectateurs dès le matin. L’attente et la chaleur écrasante ont mis les supporters de la JSK sous pression et leur défaite a fait exploser la Cocotte-Minute. Ajoutons à cela le fait que les "jets de projectiles" sont aussi fréquents que tolérés. Ce drame était cent fois prévisible."

Comme ailleurs, le profil du public aurait également dû alerter les autorités. Depuis quelques années, sa moyenne d’âge a beaucoup baissé, et il est essentiellement constitué d’adolescents et de célibataires endurcis souvent dopés aux pilules psychotropes. "Au moindre pépin, tout peut exploser, et si mon métier ne me le dictait pas, je ne mettrais plus les pieds dans un stade. D’ailleurs, nous autres journalistes avons les pires difficultés à faire notre métier", poursuit Lamari.

les infrastructures  manquent pour distraire une jeunesse désoeuvrée qui trouve au stade le seul lieu d’expression de ses frustrations sociales mais aussi politiques.

À Tizi Ouzou comme ailleurs, les infrastructures de loisirs manquent cruellement pour distraire une jeunesse désoeuvrée et qui trouve au stade le seul lieu d’expression de ses frustrations sociales mais aussi politiques. "Les stades sont les meilleurs baromètres de la société algérienne et l’analyse des slogans proférés est très éclairante. Aujourd’hui, ceux-ci expriment un vrai rejet du pouvoir, dénonçant nommément certains hommes politiques à côté d’autres revendications de ces générations, comme la légalisation du cannabis", analyse pour sa part le politologue Youcef Fates.

En Égypte et en Tunisie, des groupes d’ultras prompts à s’organiser clandestinement et à combattre les forces de l’ordre ont été les fers de lance du Printemps arabe de 2011. Et Alger ne peut oublier que les bataillons de la contestation sanglante qui a mis fin au régime du parti unique en 1988 avaient souvent été formés dans les stades. "La violence dans les stades est bien sûr liée à celle de la société algérienne, dont elle est le reflet, souligne Fates.

Un phénomène qui plonge ses racines dans un passé lointain, avant même l’indépendance, quand le nationalisme trouvait sur la pelouse un rare moyen de s’exprimer face aux équipes coloniales. Il faut aussi la mettre en rapport avec l’autoritarisme machiste de l’État et de la culture arabo-musulmane, qui privilégie le mâle et lui inculque de s’exprimer avec violence."

"On n’apprend plus aux joueurs à jouer mais à gagner"

Ces dernières années, l’évolution du monde footballistique vers un show-business lucratif que la récente professionnalisation du secteur a consacré en Algérie a dopé cette logique guerrière. "Les clubs se sont vus appropriés par une catégorie de gens que le sport et le fair-play intéressent bien moins que l’argent et la politique. On n’apprend plus aux joueurs à jouer mais à gagner. Pour la victoire, on est désormais prêt à tout, même à tuer", constate, pessimiste, le politologue.

"Aujourd’hui, le sang va couler", le mot d’ordre courant des entraîneurs algériens avant la bataille pour le ballon rond, a été suivi au pied de la lettre par les hordes de supporters débridés le 23 août. Pour Fates comme pour Lamari, le huis clos total que la Tunisie a mis en place pour ses matchs de championnat en 2011 après plusieurs graves incidents ne peut être une solution et ne ferait que déplacer le problème sans y remédier.

l’Algérie doit surtout s’attaquer au fond du problème en organisant un véritable débat qui réunirait l’ensemble des acteurs de cet univers encore très cloisonné.

Modernisation des stades, amélioration du contrôle aux entrées, surveillance vidéo effective, délégation de la sécurité à des stadiers, interdiction d’entrée aux éléments les plus violents : d’évidentes mesures d’urgence sont à mettre rapidement en oeuvre. Mais pour le politologue comme pour le journaliste, l’Algérie doit surtout s’attaquer au fond du problème en organisant un véritable débat qui réunirait l’ensemble des acteurs de cet univers encore très cloisonné.

Confrontée à la plaie du hooliganisme, l’Angleterre n’a pu guérir que par la prise de conscience et la mobilisation de ses clubs, qui ont su sensibiliser leurs supporters à la vraie nature du sport, scène de rivalités encadrées qui exclut la culture de la violence.

Violences à répétition

2001 À la fin d’un match entre le CR Belouizdad et la JSM Béjaïa, le joueur Belouizdadi Fayçal Badji est poignardé à l’abdomen par des supporters ayant envahi le terrain

3 mars 2010 À l’issue d’un match amical entre l’Algérie et la Serbie, un supporter de 19 ans trouve la mort après avoir été poignardé

31 mars 2012 Actes de vandalisme dans les tribunes lors du match entre l’USM El-Harrach et l’USM Alger

13 avril 2012 Les joueurs de l’Usma sont attaqués à l’arme blanche par des supporters de l’équipe adverse, le MC Saïda

21 mars 2014 Le match opposant l’USMM Hadjout à l’USM Bel-Abbès est arrêté à la 77e minute après un envahissement de terrain par des supporters qui blessent trois joueurs.

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