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Tony Elumelu : « Le secteur privé a besoin de leaders africains »

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Tony Elumelu lance un programme de 100 millions de dollars pour soutenir les patrons africains.

Tony Elumelu lance un programme de 100 millions de dollars pour soutenir les patrons africains. © Afolabi Sotunde/Reuters

En moins de trente ans, le Nigérian Tony Elumelu a bâti un groupe de pointe dans la banque, l’hôtellerie et l’énergie. Ce businessman pas comme les autres lance un programme de 100 millions de dollars pour soutenir les patrons de demain. Rencontre.

Lagos, le 1er décembre. À Ikoyi, l’une des îles qui forment le coeur de la capitale nigériane des affaires, les sobres bâtiments blancs de Heirs Holdings cachent mal l’effervescence qui règne à l’intérieur. Tony Elumelu, fondateur de cette société d’investissement, actionnaire notamment du groupe United Bank for Africa (UBA) et du conglomérat Transcorp, lance l’un des programmes les plus ambitieux jamais vus sur le continent, le Tony Elumelu Foundation Entrepreneurship Programme (TEEP), soit 100 millions de dollars (environ 81 millions d’euros) pour soutenir 10 000 jeunes entrepreneurs africains pendant dix ans.

À 51 ans, celui qui vient de rejoindre la galaxie des milliardaires africains souligne ainsi son originalité parmi les figures de l’émergence du secteur privé nigérian. Moins connu qu’Aliko Dangote ou Mike Adenuga, il se distingue par son engagement sans cesse affiché en faveur du capitalisme africain. Via sa fondation, il a créé un institut consacré à la question et s’apprête même à lancer un indice sur le sujet. L’homme est en effet bien décidé à changer le cours des choses sur un continent où le secteur privé local reste bien souvent atrophié. « L’Afrique a fait de moi ce que je suis », martèle-t-il publiquement, avant de répéter à plusieurs reprises, en tête à tête avec Jeune Afrique : « J’ai été chanceux », comme pour justifier le besoin qu’il éprouve de rendre au continent ce qu’il lui a donné.

Philanthrope, Tony Elumelu n’en est pas moins un homme d’affaires influent : quelques heures après le lancement du TEEP, l’ancien président nigérian Olusegun Obasanjo lui-même rencontrait les équipes de Heirs Holdings et louait les mérites du patron. Le lendemain, Jendayi Frazer lui rendait visite au siège d’UBA. L’ancienne sous-secrétaire d’État américaine chargée des questions africaines est devenue son associée dans le lancement de Bourses des produits agricoles en Afrique. Quelques jours plus tard, Tony Elumelu officialisait l’élargissement de son alliance avec le géant américain General Electric pour y inclure des opportunités dans le pétrole et le gaz. Entretien avec un homme d’affaires que ses proches disent infatigable.

Propos recueillis par Frédéric Maury, envoyé spécial à Lagos

Jeune Afrique : Avec quelle somme vous êtes-vous lancé dans les affaires ?

Tony Elumelu : J’ai commencé il y a bien longtemps, j’étais très jeune. J’ai investi une somme peu importante, environ 1,5 million de dollars, qui ont servi à racheter une banque en difficulté, dans laquelle j’ai injecté moins de 5 millions de dollars. J’ai réussi à créer de la valeur à partir de cela.

Et quelle est votre fortune aujourd’hui ?

Je vis confortablement, et cela me permet d’investir 100 millions de dollars dans le programme que je lance en faveur des entrepreneurs africains. Suffisamment confortablement en tout cas pour apparaître désormais dans la liste des milliardaires africains. Je détiens des investissements dans la banque, l’hôtellerie, le pétrole, la santé et l’énergie, en particulier dans la plus grande centrale thermique du pays, qui génère environ 12 % de la puissance électrique du Nigeria.

Tout cela s’est bâti rapidement…

En un peu moins de trois décennies.

Le local content nigérian n’a rien à voir avec le Black Economic Empowerment en Afrique du Sud.

L’annonce de votre investissement de 100 millions de dollars en faveur de l’entrepreneuriat africain, est-ce une manière de faire émerger aussi rapidement d’autres Tony Elumelu ?

J’ai été chanceux dans ma carrière. Je veux qu’un plus grand nombre de personnes aient accès aux opportunités qui existent sur ce continent, donner du pouvoir à une nouvelle génération de leaders africains. L’implication et la croissance du secteur privé local, c’est la bonne manière de permettre un développement durable en Afrique.

Le continent connaît une croissance soutenue et détient des ressources immenses, mais, au fond, ne manque-t-il pas d’entrepreneurs ?

Notre défi, c’est la croissance inclusive. En Afrique, l’augmentation du PIB a été surtout générée par les matières premières, ce qui ne permet pas de créer de valeur ajoutée locale, celle-ci se faisant à l’étranger. À ce titre, la croissance a quelque peu échappé aux Africains. Parmi les 10 000 entrepreneurs que nous voulons soutenir, certains auront plus de succès et deviendront plus grands que Tony Elumelu, Mo Ibrahim ou Aliko Dangote. Ils investiront davantage dans la transformation du continent, ce qui favorisera l’inclusion et l’emploi. Cela permettra un meilleur partage de la prospérité africaine.

Le tissu économique africain n’est-il pas trop dominé par les multinationales ?

Je suis né en Afrique et j’y vis : si je développe mes activités ici, je réinvestis mes bénéfices localement, je ne les envoie pas à l’étranger. Les multinationales font des affaires sur le continent, il n’y a rien de mal à cela, et nous devons les y encourager car nous en avons besoin. Mais le fait qu’elles doivent aussi verser des dividendes à leurs actionnaires à l’étranger prive les pays africains de ressources financières. Nous avons besoin de davantage de leaders africains du secteur privé, sans décourager les multinationales qui payent des impôts et investissent.

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Le Nigeria a été capable de faire naître une génération d’entrepreneurs locaux. C’est un cas un peu particulier sur le continent. Comment l’expliquez-vous ?

Par une combinaison de facteurs. Il y a d’abord les volontés politiques en faveur de l’ouverture de l’économie et les réformes menées par [Ibrahim] Babangida, prolongées par Obasanjo et Goodluck Jonathan, qui a par exemple eu le courage politique de mener la privatisation et la transformation du secteur électrique. Ensuite, il y a les capacités des banques à accompagner les investissements, une conséquence de la consolidation du secteur, qui est passé de plus de cent établissements fragiles à quelques institutions solides. Les banques nigérianes qui, il y a dix ans, ne pouvaient réaliser de transactions de quelques dizaines de millions de dollars, sont désormais capables d’intervenir à hauteur de plusieurs milliards de dollars. Et elles sont prêtes à soutenir des projets portés par des Nigérians. La privatisation du secteur électrique ou la réalisation de la raffinerie de Dangote ont ainsi été financées essentiellement par des institutions locales. Enfin, les entrepreneurs nigérians sont de très gros travailleurs – dans une économie qui occupe désormais la première position en Afrique.

Le gouvernement a favorisé les entrepreneurs locaux, notamment dans le pétrole. Est-ce le rôle des autorités d’accorder de telles protections ?

Au Nigeria, il n’y a aucune protection négative. Il n’est pas question de fermer les frontières, d’empêcher d’autres acteurs de venir. Cela dit, il faut garantir aux entrepreneurs locaux un accès équitable à tous les projets. Le local content mis en place au Nigeria [politique qui consiste à favoriser l’implication d’acteurs locaux] n’a rien à voir avec le Black Economic Empowerment. Il ne s’agit pas de forcer un transfert de propriété, mais de donner une place à des acteurs locaux qui payent pour cela. L’instabilité dans le delta du Niger a convaincu les multinationales de l’intérêt de trouver des partenaires nigérians. D’ailleurs, dans tous les projets dans lesquels mon groupe a investi, les autres investisseurs sont locaux. C’est bon pour les affaires de leur donner une dimension locale.

Vous êtes un promoteur de l’africapitalisme. Pouvez-vous expliquer de quoi il s’agit ?

L’africapitalisme est un appel au secteur privé africain afin qu’il investisse à long terme dans des secteurs clés ayant un impact fort en matière de développement et de bien-être social. Celui de l’électricité, par exemple, peut offrir des bénéfices économiques et sociaux. Un meilleur accès à cette énergie permet ainsi aux écoles de mieux fonctionner, favorise la sécurité, réduit les coûts des affaires. C’est un investissement qui génère des profits à la fois privés et publics.

Il y a d’autres secteurs concernés…

Il y en a beaucoup. Le chemin de fer, par exemple : il permet de transporter les produits agricoles vers les lieux de consommation, ce qui aide les communautés de producteurs. La rentabilité de ces projets les rend soutenables. C’est une nouvelle manière de penser les choses. Nous avons créé un institut pour aider au développement de cette philosophie.

Ebola est une menace majeure pour la croissance de certains pays africains. Mais les grandes fortunes du continent semblent avoir tardé à réagir, si on les compare à d’autres dans le monde. Pourquoi ?

L’échelle de l’aide accordée par les fortunes africaines est sans doute différente, mais la réaction n’a pas tant tardé que cela. Notre fondation a donné 600 000 dollars au début de l’épidémie, avant même que la communauté internationale ne se manifeste. Plus tard, l’un des groupes dont je suis actionnaire [UBA] a donné 1 million de dollars. Je suis un panafricaniste qui doit tout à l’Afrique et, lorsqu’une maladie ravage une partie du continent, elle m’affecte aussi. Bien sûr, je tiens à ce que les grandes fortunes africaines n’oublient pas d’où elles viennent – le continent a longtemps vécu de l’aide étrangère.

C’est en Afrique que je réinvestis mes bénéfices, je ne les envoie pas à l’étranger.

Ce panafricanisme s’est notamment traduit par le déploiement continental d’UBA. Cela n’a pas été un succès partout. L’un de vos confrères, Access Bank, se recentre d’ailleurs géographiquement, UBA devrait-elle faire de même pour se concentrer sur le Nigeria, un immense marché bancaire ?

Non. On doit faire des affaires de manière « ambidextre » : la question n’est pas de choisir entre l’un ou l’autre, mais comment gérer l’un et l’autre. Vous devez avoir une stratégie nigériane forte et une stratégie panafricaine forte, et ne pas sacrifier l’une pour l’autre et vice versa. UBA est importante au Nigeria et le devient en Afrique. Lorsque vous démarrez des activités, il y a un délai minimal avant d’atteindre la rentabilité. Maintenant, l’ensemble des 19 pays – à part quatre ou cinq – d’UBA Africa sont rentables. Le développement a été bien mené et l’objectif, au niveau du groupe, est que les revenus proviennent dans le futur à 50 % du Nigeria et à 50 % du reste de l’Afrique.

Les prix du pétrole ont chuté lourdement ces derniers mois. Cela représente un danger important pour la croissance du Nigeria et surtout pour ses finances publiques. Êtes-vous inquiet ?

L’économie nigériane est très grosse et résiliente. Les cours approchent du niveau pris en compte dans le budget [ce qui risque de provoquer un déficit], mais comme le pays dispose de quelques mois de réserves pour financer les importations, il n’y a pas de raison de s’inquiéter. Notre ministre des Finances a des plans précis pour résoudre ces difficultés. Le choc que nous connaissons concerne beaucoup d’autres pays, le Nigeria n’est pas isolé. Regardez la chute du rouble en Russie.

Les banques nigérianes ont beaucoup souffert après la crise financière de 2008 et la chute des cours de l’or noir qui a suivi. Cela peut-il à nouveau être le cas ?

Non, car les banques ont largement amélioré la gestion de leurs risques, sous la houlette des deux précédents banquiers centraux.

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