Politique

Afrique du Sud : Jacob Zuma rattrapé par ses démons

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Réélu sans problème en mai, Jacob Zuma ne fait plus l’unanimité au sein même de l’ANC.

Réélu sans problème en mai, Jacob Zuma ne fait plus l'unanimité au sein même de l'ANC. © Alexei Druzhinin / RIA NOVOSTI / AFP

Rien ne va plus pour le chef de l’État sud-africain. Alors que les scandales se multiplient, la justice exhume l’affaire dite de l’Arms Deal, qui poursuit Jacob Zuma depuis plus de dix ans. Tiendra-t-il jusqu’à la fin de son mandat, en 2019 ?

Ils ressemblent à de vieux amis qui se réunissent pour parler de leurs peines quand tout va mal. Le 28 août, Jacob Zuma a été reçu, avec honneurs et caméras, par Vladimir Poutine. Le président russe en a profité pour montrer au monde entier qu’il peut encore compter, à l’heure où l’Europe et les États-Unis tentent de l’isoler pour sanctionner sa politique en Ukraine, sur des alliés fidèles. Quant à Zuma, son sort n’est pas beaucoup plus enviable. Mais pour le chef de l’État sud-africain, réélu en mai, c’est la politique intérieure qui pose problème.

Une semaine plus tôt, le président a en effet été chahuté, en pleine séance parlementaire, par les partisans de l’opposant Julius Malema, tant et si bien que l’hémicycle a dû être évacué. L’image de ces jeunes députés hurlant : "Remboursez !" – en référence à l’affaire de sa résidence privée de Nkandla, restaurée à partir de 2009 avec de l’argent public – était déjà dévastatrice. Mais ses déboires ne se sont pas arrêtés là.

Zuma a besoin de repos

Le 28 août, alors qu’il était à Moscou, la justice sud-africaine a remis au centre du jeu l’affaire dite de l’Arms Deal, qui le poursuit depuis plus d’une décennie et qui a failli lui coûter la présidence en 2009. La Cour suprême lui a ordonné de transmettre à l’opposition des documents que ses avocats s’acharnaient à garder secrets. La situation est si grave que, selon plusieurs commentateurs de la presse sud-africaine – qui cachent parfois mal leur mépris du personnage -, Zuma pourrait être conduit devant les tribunaux avant la fin de son mandat, en 2019.

De quoi ternir l’éternel sourire du président, qui, à 72 ans, apparaît fatigué et amaigri. Est-il souffrant ? Ou est-ce le climat politique qui le mine ? Zuma a, à l’évidence, besoin de repos. En juin, il a passé deux jours à l’hôpital (officiellement pour un check-up). Et d’après son équipe, une grande partie de son long séjour russe (cinq jours) devait être consacrée à une remise en forme.

Peut-être ce voyage lui aura-t-il aussi rappelé ses vieux souvenirs de la lutte contre l’apartheid. À cette époque où Poutine était membre du KGB, Zuma avait été envoyé en Union soviétique pour se former à son nouveau poste de chef des services de renseignements de la branche armée du Congrès national africain (ANC). Nombre des affaires dans lesquelles il est aujourd’hui empêtré plongent leurs racines dans cette période. Dont celle de l’Arms Deal.

Nous sommes au milieu des années 1980. À son retour dans les camps militaires de l’ANC, au Mozambique, Zuma se voit confier une nouvelle mission : nettoyer l’organisation des infiltrés du régime de l’apartheid. Pour cela, il met sur pied une petite équipe pour laquelle il recrute deux hommes de confiance : les frères Yunis et Moe Shaik, des Sud-Africains d’origine indienne qui viennent comme lui de la région de Durban. Les méthodes sont parfois brutales (la Commission Vérité et Réconciliation évoquera même la torture), mais Zuma s’y forge un réseau hors du commun, tout en démontrant sa capacité à gérer les intrigues internes du parti.

Étoile montante de l’ANC

Dans les années 1990, lorsqu’il revient en Afrique du Sud avec ses (déjà) multiples épouses, il n’a pas un sou en poche. Mais pour cet autodidacte issu du KwaZulu-Natal rural, il est temps de profiter un peu de cette liberté pour laquelle il s’est si longtemps battu. Cela tombe bien : Schabir Shaik, le frère de ses recrues, se lance dans les affaires en partenariat avec la firme d’armement Thomson-CSF, qui s’apprête à vendre à la jeune démocratie sud-africaine ses systèmes informatiques. En échange d’un lobbying en faveur de l’entreprise française, Shaik verse de belles sommes d’argent sur les comptes de Zuma, alors étoile montante de l’ANC (il en devient vice-président en 1999).

En 2005, Schabir Shaik sera condamné à quinze ans de prison pour fraude et corruption. Zuma, lui, échappera aux poursuites pour un motif surprenant : le procureur n’est pas certain de pouvoir obtenir une condamnation et préfère abandonner. C’est le premier succès de celui qu’on surnommera l’Homme Téflon : toutes les affaires glissent sur lui. Mieux : quand le président Thabo Mbeki le démet de ses fonctions pour son implication dans l’affaire, en 2005, Zuma réussit à tourner la situation à son avantage. Son angle d’attaque : laissera-t-on cet aristocrate hautain en costume trois-pièces s’acharner contre un fils du peuple ? Et ça marche : Mbeki doit démissionner, Zuma récupère le parti.

Enregistrements réalisés par les services secrets

Reste à se débarrasser de cette affaire de corruption, entre-temps réactivée et qui l’empêche encore d’accéder à la présidence. Ce sera fait grâce aux "spy tapes", ces enregistrements réalisés par les services secrets (et produits par la défense de Zuma) qui démontreraient une motivation politique des enquêteurs. Leur contenu n’est pas dévoilé, mais, moins d’un mois avant l’élection de 2009, le procureur s’appuie sur ces bandes pour prononcer, une nouvelle fois, l’abandon des poursuites. Pour Zuma, la route vers la présidence est enfin dégagée. Le 6 mai, il est élu, mais l’Alliance démocratique (DA, opposition) crie à la manipulation et exige de pouvoir consulter ces fameux enregistrements, ce que les avocats de Zuma refusent.

La chance du président a-t-elle tourné ? Au terme de cinq années de bataille judiciaire, la justice vient finalement de donner raison à la DA, selon laquelle ces documents pourraient permettre, à terme, de rouvrir le procès de l’Arms Deal. En parallèle, Zuma doit gérer les retombées de l’affaire de sa villa de Nkandla, dont il n’arrive pas à se dépêtrer depuis qu’elle a été révélée par la presse, en 2009. Son adversaire, Thuli Madonsela, médiatrice de la République, est déterminée. En mars dernier, elle a publié un rapport détaillant les dépenses payées par le contribuable sud-africain et recommandant un remboursement partiel par Zuma. Acculé, le président a voulu confier à la police – une institution qui ne bénéficie pas de la même indépendance – le soin de trancher. "Illégal", a répondu en substance Madonsela dans une lettre datée du 21 août et qui a rapidement fuité.


Nkandla, le domaine qui hérisse les contribuables. © Marco Longari/AFP

Coup de grâce

Certes, l’affaire ne menace pas encore de finir devant les tribunaux. Mais elle est politiquement explosive, dans un pays où la croissance est atone (0,6 % au deuxième trimestre 2014) et où le chômage atteint des sommets (près de 25 %). Alors, Zuma parviendra-t-il à finir son mandat ? Il y a peu de chances que le coup de grâce vienne de la justice, vu le rythme à laquelle elle avance. Car le président russophile se défend selon sa tactique "Stalingrad", ainsi que l’a surnommée la presse sud-africaine : il bloque son adversaire avec son armée d’avocats, le laissant s’embourber sur le terrain judiciaire.

L’ANC, qui a encore remporté 62 % des suffrages aux élections générales, en mai, aura-t-il toujours intérêt à sauver le général Zuma d’ici à 2019 ? Certaines voix ont commencé à s’élever, dans le camp présidentiel, pour soutenir Thuli Madonsela. C’est notamment le cas de l’Union nationale des travailleurs de la métallurgie (Numsa) et de Zwelinzima Vavi, le secrétaire général de la puissante centrale syndicale Cosatu – mais il est vrai que ceux-là n’ont pas attendu cette affaire pour critiquer le chef de l’État. Pour l’instant, le reste du parti fait bloc.

Et puis, qui prendra la responsabilité de mener la fronde ? Le vice-président et dauphin constitutionnel, Cyril Ramaphosa, préfère se faire discret. Lui-même est mis en cause dans le massacre des mineurs de Marikana, en 2012 ; actionnaire de cette mine de platine, il avait appelé, quelques heures avant le drame, à une réaction plus vigoureuse des policiers… Quant à Kgalema Motlanthe, il a tenté sa chance, il y a deux ans, en se présentant contre Zuma à la tête du parti. Résultat : il a perdu la vice-présidence et a été forcé de prendre sa retraite politique. Preuve que près de quarante ans après son stage en Russie, Jacob Zuma n’a pas oublié l’art de débusquer les traîtres… à sa propre cause.

Et si son ex lui succédait…

C’est une petite phrase qui relance bien des spéculations. "Je pense que si nous avions une candidature féminine appropriée pour la présidence, l’ANC voterait pour elle avec enthousiasme", a affirmé Jacob Zuma devant des journalistes, au mois de mai, ajoutant : "L’ANC va donner l’exemple sur ce sujet. Peut-être plus tôt que vous ne le pensez." Le président sud-africain n’a pas précisé qui il avait en tête, mais un profil sort du lot : celui de son ex-femme, Nkosazana Dlamini-Zuma, l’actuelle présidente de la Commission de l’Union africaine.

Bien qu’elle siège à Addis-Abeba depuis 2012, cette figure de l’ANC, plusieurs fois pressentie pour diriger le parti, fait régulièrement des allers-retours en Afrique du Sud. Son ancien mari a assurément l’influence nécessaire sinon pour l’imposer à la tête du pays, du moins pour l’aider à y parvenir. Et pour lui qui n’est pas certain d’être épargné par les "affaires" quand il prendra sa retraite, cette option présenterait l’avantage d’assurer ses arrières. Ils ont beau être divorcés depuis 1998, on voit mal Dlamini-Zuma tolérer que le père de ses enfants soit traîné devant les tribunaux.

 

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