Politique

Sénégal : Marième Faye Sall, toujours là pour Macky !

La première dame (ici dans la résidence du couple, à Saly) n'a pas de cabinet au Palais.

La première dame (ici dans la résidence du couple, à Saly) n'a pas de cabinet au Palais. © Emilie régnier pour J.A.

De ses débuts en politique à son accession au pouvoir, le président doit beaucoup à son épouse, qui l’a soutenu même pendant sa traversée du désert. Mais, aujourd’hui, l’omniprésence de Marième Faye Sall fait grincer des dents.

Il est des hommages dont on préférerait se passer. Au lendemain du remaniement ministériel survenu début juillet, Macky Sall et son épouse ont sans doute avalé leur lait caillé de travers en entendant l’éloge rendu à la première dame par Mbagnick Ndiaye, passé du ministère des Sports à celui de la Culture : "Si nous sommes ministres, Matar Ba et moi, nous le devons à Marième Faye", a-t-il lancé devant une forêt de caméras au moment de la passation de pouvoirs avec son successeur.

Une maladresse décochée au pire moment. Car ces derniers mois, la rumeur sur le rôle de "sergent recruteur" que jouerait en coulisses la première dame n’a cessé d’enfler. Distillée dans les rangs politiques, reprise en boucle dans les médias, l’accusation a même été répercutée par les rappeurs de Keur Gui, fer de lance du mouvement citoyen Y’en a marre. "On pensait avoir élu un président de la République mais on a élu une première dame, s’indigne Thiat, l’un des membres du groupe. On en a marre de la dynastie Faye-Sall !"

L’expression fait florès au Sénégal. Elle se décline parfois à coups de savoureux néologismes, comme celui de "fayesallisation" de l’État. Il faut dire que lors des élections municipales du 29 juin plusieurs candidats de la mouvance présidentielle étaient apparentés à Macky Sall ou à son épouse. Frère, beaux-frères, beau-père, oncle, cousine, griot…

De l’aveu même des proches du couple présidentiel, Marième Faye Sall est loin de limiter son rôle à celui d’une "dame patronnesse".

Pour des Sénégalais qui avaient soupçonné Abdoulaye Wade de vouloir passer le relais à son fils Karim, cette irruption en politique de la famille élargie du nouveau président avait un déplaisant air de déjà-vu. Lors du sommet Afrique – États-Unis, début août, Macky Sall a d’ailleurs procédé à une mise au point, au détour d’une interview à Voice of America, pour tenter d’éteindre l’incendie.

Bijoux de famille

Pourtant, de l’aveu même des proches du couple présidentiel, Marième Faye Sall est loin de limiter son rôle à celui d’une "dame patronnesse". Bien sûr, cette souriante quadragénaire (elle préfère taire son âge exact) est restée l’épouse dévouée qui a interrompu prématurément ses études à l’Institut supérieur de technologie de Dakar, au début des années 1990, pour se consacrer à la famille qu’elle venait de fonder avec Macky Sall.

"Elle a renoncé à faire carrière pour élever leurs trois enfants", rappelle un ami de vingt ans du couple présidentiel. À l’époque, le géologue aux origines modestes (père gardien et mère vendeuse d’arachides) entame tout juste son ascension politique au Parti démocratique sénégalais (PDS), et, pour cette Sérère issue d’une famille aisée, épouser un Halpulaar sans pedigree frôle la mésalliance. Pendant plusieurs années, le couple mange de la vache enragée. "Dans certaines périodes difficiles, elle a même vendu ses bijoux pour soutenir sa famille", révèle la même source.

Après l’élection d’Abdoulaye Wade, en 2000, Macky Sall se hisse vers le sommet de l’État. Conseiller du président, ministre puis Premier ministre, il se croit promis au rôle de dauphin. Mais en 2008 tout bascule. Il tombe en disgrâce et entame une longue traversée du désert. "Quand Wade a cherché à le faire démissionner de la présidence de l’Assemblée nationale, Marième s’est improvisée coach politique pour entraîner Macky à ne pas céder face à son mentor", témoigne un proche du président.

Simple et pieuse

"Pendant les heures sombres, elle a été au coeur de la rébellion, confirme une source qui l’a fréquentée à l’époque. Je l’ai vue mobiliser les femmes de Saint-Louis et remplir le stade de la ville." Quand son mari débarque à l’aéroport de Dakar, où il ne bénéficie plus du moindre protocole, elle insiste pour porter elle-même ses valises : "Je ne les laisserai pas t’humilier !" "À la création de l’Alliance pour la République [APR], fin 2008, son rôle a été essentiel, du choix des couleurs à celui de l’emblème du parti, témoigne le vieil ami du couple. Ses parents font partie des premiers adhérents, et son frère Mansour a vendu un terrain pour financer l’APR à ses débuts."

Après le sacre de 2012, Marième Faye Sall adopte un style qui contraste avec les premières dames qui l’ont précédée – deux Françaises et une métisse de la grande bourgeoisie. Côté pile, elle est "une vraie Sénégalaise" : une femme simple, très pieuse (elle lit le Coran chaque matin entre 4 et 8 heures avant de se recoucher brièvement), qui n’hésite pas à esquisser quelques pas de danse lors d’une cérémonie, se montre prévenante envers ses hôtes et raccompagne elle-même ses visiteurs hors du palais.

Elle conserve un rôle aussi feutré que décisif au sein de la mouvance présidentielle.

Côté face, elle conserve un rôle aussi feutré que décisif au sein de la mouvance présidentielle. "C’est elle qui console les militants qui en ont besoin et retient certains cadres importants lorsqu’ils sont tentés de claquer la porte, relate un conseiller de Macky Sall. Dans le parti, certains se sentent plus redevables à la première dame qu’au président."

Femme d’influence sans pour autant chercher à influencer son époux dans ses choix, elle est absente des réunions politiques et n’a pas de cabinet au palais. C’est en coulisses qu’elle officie, allant présenter les condoléances du couple, rendant des visites de courtoisie à la nuit tombée, se liant d’amitié avec les épouses. Dans l’entourage présidentiel, plusieurs ministres et conseillers du premier cercle sont ses "enfants", dixit Macky Sall.

Forte d’une aisance relationnelle qui contraste avec le caractère introverti de son mari, "Madame la Présidente" déploie son réseau depuis les confréries maraboutiques jusqu’au monde politique, en passant par les médias. Un penchant dont l’opposant Idrissa Seck, du parti Rewmi, a récemment fait son miel, ironisant sur "les intellectuels et journalistes qui sont devenus les dames de compagnie du couple Faye-Sall".

Assistante sociale et psychologique du président

Sa seule boussole : un soutien indéfectible à Macky Sall, au risque parfois d’écarter de l’entourage présidentiel certains esprits jugés trop libres. "Elle joue un rôle de repoussoir face aux gens qu’elle estime nuisibles", relativise l’ami du couple, selon qui "elle est en quelque sorte l’assistante sociale et psychologique du président, un peu comme Hillary pour Bill Clinton".

Un statut qu’elle-même revendique lorsqu’elle confie que, pendant la campagne présidentielle de 2012, elle avait demandé au staff de son mari de lui faire parvenir les mauvaises nouvelles et de réserver les bonnes au futur président. Selon un ancien proche, "elle se moque qu’on dise du mal d’elle". Mais pas de Macky.

Le sens (large) de la famille

Bien avant la controverse sur le rôle de son épouse, Macky Sall s’était vu reprocher une inclination trop prononcée pour les renvois d’ascenseur communautaires. "Halpulaar de culture sérère", comme il le dit lui-même, le président a en effet noué, lors de sa traversée du désert, des alliances privilégiées au sein de ces deux communautés apparentées par le "cousinage à plaisanterie". "Pour Macky, le clan est un substitut à un appareil de contrôle partisan qui lui fait encore défaut avec l’APR, un parti jeune et désorganisé", analyse le sociologue Malick Ndiaye.

Depuis 2012, la critique revient avec insistance : Macky Sall aurait multiplié les faveurs envers sa "double famille", au risque de déséquilibrer la représentation, au sommet de l’État, de la complexe mosaïque sénégalaise. "D’un côté, il manifeste un zèle maladroit au profit des Halpulaars, commente un patron de presse. De l’autre, on assiste à une omniprésence des personnalités originaires de Fatick." Sous Macky, affirme Malick Ndiaye, "les alliances à plaisanterie ont été recomposées en alliances électorales".

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