Politique

Russie : Vladimir Ier, maître des steppes

Mis à jour le 9 septembre 2014 à 10:11

L’intervention de Poutine en faveur des rebelles ukrainiens a été décisive. Peu désireux de mourir pour Donetsk, les Occidentaux vont sans doute se résoudre à un compromis. Jusqu’à la prochaine crise, en Moldavie, dans les pays Baltes ou ailleurs.

C’est la guerre. Tout le monde en Occident a longtemps rechigné à le reconnaître, mais c’est bien un conflit somme toute classique qui, entre Louhansk, Donetsk et Marioupol, oppose les forces armées ukrainiennes à des unités militaires russes – un millier d’hommes équipés de blindés et de systèmes de défense antiaérienne – qui ont clandestinement franchi la frontière pour voler au secours des insurgés séparatistes en mauvaise posture. Cette intervention a suffi à changer le sort des armes. Les rebelles prorusses ont désormais clairement l’avantage et, de ce fait, ne se montrent pas hostiles à la conclusion d’un cessez-le-feu qui entérinerait leurs conquêtes.

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Fidèle à la politique du fait accompli expérimentée en Crimée, annexée sans coup férir en mars, Vladimir Poutine avance ses pions en douceur quand tel lui paraît être le moyen le plus assuré de duper des Occidentaux – qui ne demandent parfois qu’à l’être -, se montre ouvert au compromis tant que l’avantage n’est pas définitivement acquis, puis, quand il l’est enfin, abat brutalement son jeu. Le président russe n’est peut-être pas un grand stratège, mais c’est un redoutable tacticien dans la grande tradition KGBiste. Son objectif, il a fini par le dévoiler le 29 août : la création d’une "entité étatique" dans le Donbass, le bassin houiller de l’est du pays qui fut l’un des poumons industriels de l’ex-URSS. Autrement dit, d’un État croupion inféodé à Moscou. "Si je le veux, je prends Kiev en deux semaines", a-t-il déclaré à José Manuel Barroso, l’ancien président de la Commission européenne. On aimerait croire qu’il ne s’agisse que d’une vantardise.

Cautère

Quelles que soient ses propres faiblesses – il n’est pas assuré que les forces armées russes soient aussi redoutables qu’elles s’efforcent de le paraître -, Poutine spécule avec bonheur sur celles de ses adversaires. L’Europe ? Pusillanime et paralysée par la sauvegarde de ses intérêts commerciaux. L’Amérique de Barack Obama ? Elle n’a pas plus de stratégie en Ukraine qu’elle n’en a face à l’État islamique en Irak. Et les sanctions économiques frappant certains responsables et entreprises russes ont toutes les apparences d’un cautère sur une jambe de bois. Le chef du Kremlin y répond néanmoins en agitant la menace d’une interruption des livraisons de gaz, dont tous les pays de l’Est européen, Allemagne comprise, sont étroitement dépendants. C’est un coup de bluff, car il sait que l’économie de son pays, qui repose pour l’essentiel sur les hydrocarbures (54 % des recettes budgétaires), en serait la première victime – quoique à plus long terme. Mais Poutine est ainsi : il n’a pas forcement les meilleurs atouts en main, mais il en joue avec un art, une audace et un sang-froid consommés.

L’exercice a ses limites. En 2011, l’adoption de la résolution onusienne qui aboutit à la chute de Mouammar Kadhafi fut pour lui un cinglant camouflet. Il prit sa revanche en Syrie en préservant son allié Bachar al-Assad des foudres occidentales, mais cette fois, le cas est plus grave. En Ukraine comme naguère en Géorgie (qu’elle amputa froidement de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Nord), la Russie poutinienne, en pleine frénésie ultranationaliste, considère que ses intérêts vitaux sont en jeu. Combattant avisé et maître du temps – il a souvent un coup d’avance sur ses adversaires -, Poutine sait qu’il a tout à perdre dans un affrontement généralisé avec l’Occident. Il aura donc soin de l’éviter après avoir marqué autant de points que possible. Son rêve et celui de ses amis "rouges-bruns", improbable alliance de communistes attardés et d’authentiques fascistes, c’est de reconstituer pas à pas l’empire soviétique démembré au tournant des années 1990. Ou du moins, celui des tsars.

Soudards

Face à cette volonté impérialiste, le gouvernement de Petro Porochenko, à Kiev, ne pèse pas lourd. Amener à résipiscence quelques milliers de soudards échauffés du képi, c’est dans ses cordes. Affronter les lourdes légions poutiniennes, ça l’est d’autant moins que la situation politique du pays est instable (des élections législatives auront lieu le 26 octobre), et sa situation économique, bien pire encore. L’Ukraine est au bord de la banqueroute. Alors ? Le 4 septembre, le sommet de l’alliance atlantique a donné lieu à quelques rodomontades. Plus important, il devrait déboucher sur un redéploiement des forces armées occidentales en Europe centrale et orientale qui pourrait se révéler utile par la suite. Car tôt ou tard, suite il y aura. La Moldavie, l’Estonie et tous les pays aux lisières du défunt empire soviétique en sont parfaitement conscients.