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Cet article est issu du dossier «Maurice, une ambition africaine»

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Politique

Maurice : au pays des miracles

L'essor économique de Maurice a été fulgurant. © Jean-Pierre DEGAS / AFP

Lors de son indépendance, en 1968, on ne donnait pas cher de ce caillou volcanique perdu dans l'océan Indien. Et pourtant, dans cet État où les communautés vivent en bonne intelligence, l'essor économique a été fulgurant. Jusqu'aux premiers signes de fatigue...

Sur le Caudan Waterfront ("front de mer"), on peut manger chinois, indien ou breton, retirer de l’argent ou en changer, acheter des montres de luxe suisses, des ordinateurs américains ou des vêtements italiens. On peut aussi se faire une toile, jouer sa mise au casino ou simplement admirer le vieux port, de l’autre côté de la baie, et contempler l’architecture, tantôt d’inspiration asiatique, tantôt de type colonial.

On peut tout faire, ou presque. Pour acheter une puce de téléphone locale, "il faut aller dans Port Louis, monsieur !". Le centre de la capitale mauricienne est à deux pas, derrière la quatre-voies qui traverse la ville. Le temps de s’engouffrer dans un tunnel et, quelques dizaines de mètres plus loin, c’est un autre monde, avec son vieux marché aux fruits et aux épices, ses gargotes chinoises, ses bâtisses coloniales en ruine et ses immeubles de verre, sièges des nombreuses banques (une bonne vingtaine) que compte le pays.

Si l’on devait imaginer un parc d’attractions sur le thème de la mondialisation, le Caudan pourrait servir de modèle. Comme beaucoup d’autres lieux à Maurice. À l’image de Bagatelle, sur les hauteurs de la ville, gigantesque centre commercial où l’on trouve tout ce que le monde compte de marques universellement connues. Là où, il y a trois ans, s’étalaient des champs de canne à sucre à perte de vue. Il en reste quelques vestiges sur les bords de la deux fois trois voies qui parcourt l’île d’est en ouest.

Mais déjà, en contrebas, un nouveau mall sort de terre. Si la canne à sucre fait encore partie du présent, elle n’est résolument plus l’avenir – 400 000 tonnes de sucre ont été produites en 2013, contre plus de 600 000 lors d’une "bonne" année au début des années 2000.

Est-ce là le "miracle mauricien" que vantent les élites du pays ? Un temple dédié non pas au culte hindou, comme il en existe des dizaines sur l’île, mais à la consommation ? En partie, oui. Maurice n’a pas eu à entrer dans la mondialisation, elle y est depuis le début de son peuplement, quand les colons (français puis britanniques) sont arrivés et y ont fait venir des esclaves africains, avant d’engager des coolies indiens.

Mais le "miracle", c’est bien plus. C’est aussi une scène politique certes complexe et agitée, mais pacifiée – le pays n’a jamais connu de coup d’État. C’est un welfare state ("État providence") sans équivalent en Afrique, sauf chez le voisin seychellois : santé gratuite (même pour les sans-papiers), école et transports également, caisse de retraite, allocations pour les personnes handicapées…

Enfin, c’est un développement économique fulgurant. Depuis des années, le pays truste les places d’honneur au palmarès des bons élèves du libéralisme : il est le premier africain au classement "Doing Business" de la Banque mondiale, premier à l’indice Ibrahim de la gouvernance africaine, etc. Et il ne cesse de se régénérer : il y a eu le sucre, puis le tourisme et le textile, et aujourd’hui le global business, avec ses banques, ses assurances, ses services…

À Port Louis, on ne compte plus les bureaux de change ou les enseignes de consultants financiers, l’offshore mauricien étant pour l’heure jugé transparent par les institutions internationales – alors que les Seychelles voisines sont souvent considérées comme un paradis fiscal. "Le gouvernement a adopté une stratégie à l’irlandaise, explique un diplomate étranger. Maurice offre un taux de fiscalité très faible et un environnement des affaires intéressant." Un libéralisme sans barrières, ou presque.

>> Lire aussi : Maurice a de la suite dans les IDE

Il ne faut cependant pas se tromper. "Le modèle mauricien tel qu’on le présente aux Africains est un leurre, tient à préciser le syndicaliste Ashok Subron, figure du militantisme sur l’île. Oui, c’est un modèle ultralibéral. Mais s’il fonctionne sans trop de casse, c’est parce que préexistaient des structures sociales – la santé, l’éducation, etc. -, sans lesquelles ce pays n’aurait jamais connu un tel développement."

Lorsque Maurice a accédé à l’indépendance en mars 1968, rares étaient ceux qui donnaient une chance à ce caillou volcanique situé loin de tout, sauf de Madagascar – dont le réveil a toujours inquiété les milieux d’affaires mauriciens. On lui prédisait une guerre civile. Et il s’en est fallu de peu. Mais le système électoral mis en place par les Britanniques, quoique décrié aujourd’hui, semble avoir évité le pire.

"Globalement, les communautés vivent bien ensemble, décrit Jean-Claude de l’Estrac, ancien journaliste, député et ministre, aujourd’hui secrétaire général de la Commission de l’océan Indien et candidat à la direction de l’Organisation internationale de la francophonie. Les Mauriciens ont un attachement très fort à leur communauté, mais cela fait trois siècles qu’ils cohabitent en se respectant et en se comprenant."

Officiellement – c’est inscrit dans la Constitution -, Maurice compte quatre communautés : les hindous, les musulmans (en majorité originaires d’Inde), les Chinois et la "population générale" (principalement des Blancs descendants des colons et des créoles issus de l’esclavage). Elle est en réalité constituée d’une constellation de sous-groupes que le temps a tendance, quoique timidement, à diluer. "Nous sommes une société en construction", résume Ashok Subron.

Licenciement sans justification ni compensation

La structure de la population mauricienne n’était pas la seule inquiétude en 1968. Que pouvait donc devenir un pays si petit (2 000 km² pour 1,3 million d’habitants actuellement), presque exclusivement consacré à la culture de la canne à sucre et sur lequel régnait une aristocratie de familles venues jadis de France ? "C’est cela le miracle, s’enthousiasme Paul Bérenger, figure de la vie politique locale et descendant de ces grandes familles. À l’indépendance, les propriétaires terriens auraient pu migrer. Ils ont préféré investir dans le pays et ont su diversifier les activités, construire des hôtels, des usines…"

Le père de la nation (et de l’actuel Premier ministre), sir Seewoosagur Ramgoolam (1900-1985), un hindou, s’est entendu avec les possédants, pour la plupart blancs : à vous l’économie, à nous la politique. Un pacte dont les Mauriciens subissent encore aujourd’hui les conséquences (les grands groupes sont toujours contrôlés par les descendants de colons et la scène politique est dominée par les hindous), mais qui a empêché que le pays ne tombe dans les pièges de la décolonisation et de l’ethnicisation.

Tout n’est pas rose pour autant. "Le miracle mauricien est un mirage", pestent, dans leur local de Rose-Hill, Jane Ragoo et Reeaz Chuttoo, la secrétaire et le président de la Confédération des travailleurs du secteur privé, l’un des principaux syndicats du pays. Ils luttent contre "la dérive ultralibérale", la "flexibilité outrancière", le "gel des salaires" et les inégalités entre les travailleurs du public et ceux du privé.

En 2008, des réformes visant à séduire les investisseurs étrangers ont mis à mal l’État providence. "Aujourd’hui, on peut se faire licencier sans justification ni compensation", dénoncent les syndicalistes. "Depuis trente ans, il y a un consensus, poursuit Reeaz Chuttoo. Tous les partis ont un même programme : le capitalisme. Résultat, aujourd’hui, 100 000 travailleurs gagnent moins de 5 000 roupies [118 euros] par mois, le taux de chômage est estimé à 8 % et les inégalités se creusent."

En outre, depuis quelques années, Maurice connaît un afflux de travailleurs venus d’Asie et de Madagascar. Ils sont officiellement 35 000, certainement plus, à travailler dans les zones franches pour une misère et à vivre dans des taudis. "Ces migrations sont souhaitées par le gouvernement, qui voudrait faire du Mauricien moderne un entrepreneur, accuse Chuttoo. Mais cela crée des tensions et la montée d’un sentiment xénophobe."

Non loin de là, toujours à Rose-Hill, Lindley Couronne, un militant des droits de l’homme, fait le même constat, quoique plus mesuré : "Le pays s’est développé matériellement et une classe moyenne a émergé. Mais 10 000 familles vivent dans une extrême pauvreté." Tout près du local de Dis-moi, son ONG, une fresque résume ce qu’est Maurice aujourd’hui : une église, une mosquée, la représentation d’une divinité hindoue, une montagne, une bonne soeur… et un restaurant KFC.

Violence et consommation de drogue

Les jeunes qui l’ont réalisée auraient pu y ajouter du sang et de la drogue. Car le malaise social né des inégalités et d’une société conservatrice s’exprime de plusieurs manières. Par la violence – chaque jour, les quotidiens racontent en détail des crimes parfois insoutenables – et par la consommation de drogue – le pays est l’un des plus gros clients du continent en matière d’opiacés. Ils auraient pu aussi représenter les leaders vieillissants du pays : Paul Bérenger, Navin Ramgoolam et Pravind Jugnauth… Après avoir succédé à leur paternel (du moins pour les deux derniers), ils sont aux affaires depuis quelques dizaines d’années, au gré d’alliances qui ne sont jamais définitives. Et nombre de Mauriciens pensent que le temps est venu de les voir passer la main.

"Le miracle s’est essoufflé, convient Jocelyn Chan Low, historien et politologue à l’université de Maurice. Nous sommes à la croisée des chemins. Le welfare state est menacé par le Fonds monétaire international [FMI], qui demande des réformes. Les responsables politiques ont compris qu’il fallait élaborer une nouvelle Constitution, car il est urgent de mieux partager les pouvoirs. Sur le plan économique, après le sucre et le tourisme, nous devons trouver de nouvelles voies. Mais avons-nous une vision pour faire de Maurice un pays à hauts revenus ? Et puis il y a l’évolution sociétale : les parents ne contrôlent plus leurs enfants…"

La conjoncture politique n’arrange rien. Après avoir perdu ses alliés successifs (le Mouvement socialiste mauricien en 2011 puis le Parti mauricien social-démocrate en juin dernier), le patron du Parti travailliste, Navin Ramgoolam, grand vainqueur des législatives de 2010, ne dispose plus que d’une fragile majorité. "Il ne peut plus rien faire, constate Paul Bérenger, le leader du Mouvement militant mauricien, principal parti d’opposition. Nous sommes en pilotage automatique jusqu’aux prochaines élections."

Elles sont prévues pour mai 2015. Mais si Bérenger et Ramgoolam, qui négocient depuis des mois pour conclure une alliance et mener une grande réforme électorale, réussissent enfin à s’entendre, elles pourraient être anticipées. Tout le monde le souhaite, à commencer par les patrons, qui dénoncent les conséquences de la paralysie politique sur l’économie et s’inquiètent de la "mollesse" du taux de croissance (3,3 % en 2013 et 3,5 % prévus en 2014), qu’envieraient pourtant bien des pays. Il est vrai qu’à Port Louis, où l’on est habitué à des pourcentages plus élevés, ces chiffres n’ont rien de miraculeux.

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