Politique

Islamistes marocains : un modèle nommé AKP

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Abdelilah Benkirane (à dr.) et Recep Tayyip Erdogan, le 3 juin 2013 à Rabat.

Abdelilah Benkirane (à dr.) et Recep Tayyip Erdogan, le 3 juin 2013 à Rabat. © Abdeljalil Bounhar/AP/Sipa

Séduits par l’expérience concluante de leurs homologues turcs, les islamistes du PJD tentent, depuis 2007, de reproduire la recette AKP. Mais ils doivent composer avec un contexte politique radicalement différent.

"Nous avons choisi le nom de Parti de la justice et du développement en 1998, deux avant la création de l’AKP [Adalet ve Kalkinma Partisi, "parti de la justice et du développement", en turc], qui a repris la même appellation. Si l’on doit parler d’influence, c’est dans l’autre sens, du Maroc vers la Turquie !" Abdelilah Benkirane raffole des bons mots. Adepte des pirouettes langagières, il arrive toujours à surprendre, même quand on l’interroge sur l’influence réelle – et même grandissante – des islamistes turcs sur leurs pendants dits modérés dans tout le Maghreb.

De la Libye au Maroc, en passant par la Tunisie, le triomphe de Recep Tayyip Erdogan, élu président de la République de Turquie au suffrage universel le 10 août dernier, a été bien accueilli. Il marque une étape importante de la conquête du pouvoir par l’AKP. Erdogan dit même vouloir prolonger son bail jusqu’en 2023, année du centenaire de la révolution kémaliste. Dans un Maghreb saturé de séries télévisées turques et où les produits de consommation courante importés des ports d’Istanbul et d’Izmir sont sur tous les étals, le "néocalifat" d’Erdogan fascine et séduit autant que l’autre califat, celui du sinistre Abou Bakr al-Baghdadi, glace d’effroi.

La référence à l’AKP était antérieure au Printemps arabe. Pour les islamistes marocains, l’intégration réussie de leurs homologues turcs apportait la preuve de la compatibilité entre islam politique et démocratie. Attentifs aux succès électoraux de l’AKP, les dirigeants du PJD ont essayé d’en reproduire la recette. En 2007, la référence à la réussite des héritiers de Necmettin Erbakan était fréquente dans le discours, le référentiel et la campagne du parti.

Sortis d’une longue nuit associative, convertis à la participation politique après un long bras de fer avec le pouvoir, les islamistes avaient à coeur de s’appuyer sur des expériences d’intégration politique. Pour l’ancien secrétaire général du PJD Saadeddine El Othmani, "il ne s’agit pas tant de dupliquer le modèle turc. Chaque pays a sa particularité, son histoire propre". "Nous sommes à l’écoute de toutes les expériences venant de pays musulmans et modernes", confirme Mustapha El Khalfi.

Similitudes entre le PJD et l’AKP

Ministre de la Communication et "jeune Turc" du PJD, ce dernier insiste sur la vraie différence entre les contextes politiques turc et marocain : "La Turquie est un pays laïque, alors que nous avons la commanderie des croyants." Cette différence est fondamentale, elle explique les trajectoires quasiment opposées des deux partis. L’AKP s’inscrit dans un revivalisme musulman contre les élites laïques, regroupées autour de l’armée.

Le PJD s’oppose aussi à une élite moderniste, qui bénéficie du soutien du Palais. On l’a vu, en 2011, quand le PJD s’est mobilisé avec force et efficacité contre l’inclusion de la liberté de conscience dans le projet constitutionnel. Mais le PJD n’a pas le monopole du discours religieux. Sa participation au jeu politique est suspendue à la reconnaissance des prérogatives religieuses du roi, notamment la commanderie des croyants.

Les similitudes entre le PJD marocain et l’AKP turc sont nombreuses et même évidentes. Les deux partis partagent la même référence religieuse et le même affichage de la piété. Lors de la réception donnée le 28 août, à Ankara, en l’honneur des invités à l’investiture d’Erdogan, le voile et la djellaba bleu nuit de Nabila Benkirane, épouse du Premier ministre marocain, n’ont pas dépareillé dans une nouvelle Turquie qui a dû s’habituer à voir deux présidents successifs accompagnés d’épouses voilées.

Au PJD, les quinquagénaires – parmi lesquels figurent la quasi-totalité des leaders actuels du mouvement – se souviennent des contacts entre le docteur Abdelkrim El Khatib [ce médecin proche de Mohammed V joua un rôle majeur dans l’intégration politique des islamistes en leur offrant asile au sein du Mouvement populaire démocratique et constitutionnel (MPDC), qui prendra le nom de PJD, dont il sera le secrétaire général jusqu’en 2004] et les cadres historiques de l’islamisme turc, notamment Recai Kutan et Necmettin Erbakan, anciens leaders des partis Refah et Fazilet. Quand ces derniers ont créé le parti Saadet après l’interdiction de Fazilet en 2001, d’autres cadres islamistes ont créé l’AKP.

Lire aussi : L’AKP, un modèle pour Ennahdha ?

"État profond"

Ayant suivi les uns et les autres depuis des décennies, les chefs du PJD ont gardé des contacts avec tous. Même si, avec les succès électoraux de l’AKP et la stature d’Erdogan, le PJD privilégie les relations avec le parti au pouvoir. Dans le domaine purement politique, PJD et AKP ont bâti leurs succès électoraux sur un discours antisystème, revanchard sur les questions sociales. Les deux partis assument la fonction tribunitienne, en parlant au nom des laissés-pour-compte. L’imitation s’étend jusqu’aux concepts politiques.

Ainsi la notion turque d’"État profond" a fait, depuis 2012, son entrée dans le lexique politique marocain, après un détour par l’Égypte de Mohamed Morsi. Désignant le noeud d’intérêts politiques, économiques et sécuritaires qui agissent dans l’ombre comme un gouvernement secret, cette expression est agitée par le PJD à chaque résistance ou difficulté. Une manière de viser le Makhzen sans le nommer.

Couac économique

Tandis que les compagnons d’Erdogan ont bâti une alliance avec les "tigres anatoliens", ces industriels pieux avides de revanche sur l’élite stambouliote, les islamistes marocains n’ont pas réussi à gagner la confiance du monde de l’entreprise. Sur le papier, le PJD est libéral économiquement, probusiness. Dans les faits, le patronat, organisé en groupe de pression sous la bannière de la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM), résiste à son emprise.

La venue d’Erdogan, alors Premier ministre, en juin 2013 a tourné au fiasco pour le gouvernement Benkirane. Fâchée de n’avoir pas été associée à l’organisation du forum d’affaires Maroc-Turquie, la CGEM avait boycotté la visite du dirigeant turc. Se confondant en excuses, Benkirane a évité de peu l’incident diplomatique. "En coulisses, le gouvernement a poussé Amal Entreprises, un syndicat patronal ami des islamistes qui ne pouvait rêver meilleure entrée en matière, nous confie un patron. Chacun est dans son rôle. À la CGEM, beaucoup d’entreprises s’inquiètent du dumping et de la force de frappe financière des Turcs. C’était une occasion de montrer les crocs."

Dans ce combat des élites, les cadres du PJD ne sont pas tous turcophiles, mais la génération montante l’est de plus en plus. Nombreux sont les enfants de dirigeants islamistes partis parfaire leur formation dans les universités turques. On évoque les rejetons d’El Othmani, de Mohamed Hamdaoui, ancien patron du Mouvement Unicité et Réforme (MUR), des ministres Soumia Benkhaldoun et Habib Choubani. Ayman Mohamed Choubani est même le président de l’association des étudiants marocains en Turquie, ce qui a valu à son père des attaques de l’opposition. La relève est assurée.

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