Société

Immigration : mort à crédit en Méditerranée

Sur une côte de Tripoli, en Libye, le 25 août. © Xinhua/SIPA

Ils paient des passeurs sans scrupule à prix d'or pour traverser la Méditerranée. Cette année, trois mille migrants ont perdu la vie dans ce voyage. Un commerce lucratif et un drame humain face auxquels les Européens sont impuissants.

Cinq cents disparus, très probablement morts noyés dans un naufrage au large de Malte, le 10 septembre. Un nouveau drame de l’immigration, pour reprendre une formule convenue ? Ou un "homicide de masse", comme l’affirme l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), qui a révélé la tragédie en se fondant sur le témoignage de deux rescapés palestiniens, recueillis le lendemain par un cargo panaméen qui s’était dérouté pour secourir une autre embarcation ?

Leur récit, corroboré par celui d’une dizaine d’autres naufragés retrouvés, est accablant. Leur esquif, parti quatre jours plus tôt du port de Damiette, en Égypte, a été volontairement harponné et coulé par les passeurs, de nationalité égyptienne et palestinienne, qui voyageaient sur une embarcation distincte. Les clandestins, qui avaient déjà changé trois fois de bateau, s’étaient rebellés quand on leur avait ordonné de s’installer sur une embarcation encore plus frêle. Les passeurs ont attendu d’être certains que leurs "clients" avaient bien coulé avant de quitter les lieux…

La lourdeur de son bilan et les circonstances dans lesquelles il a eu lieu font de ce naufrage le pire jamais survenu en Méditerranée. Il n’a pas suscité une indignation similaire à celle provoquée par la noyade, au large de Lampedusa, le 3 octobre 2013, de 366 candidats à l’exil originaires de la Corne de l’Afrique, qui avait entraîné le déploiement en urgence de l’opération italienne Mare Nostrum, destinée à secourir les migrants en mer.

Les sauveteurs italiens ont déjà secouru 65 000 migrants en détresse au cours des sept premiers mois de 2014.

Les centaines de Syriens, de Soudanais et de Palestiniens morts dans la tragédie de Malte n’ont reçu en guise d’épitaphe que quelques lignes dans les journaux, preuve, sans doute, de la banalisation du phénomène et de l’insensibilité croissante de populations européennes puissamment travaillées par la tentation du repli identitaire face au "péril" de "l’invasion immigrée".

Il y a pourtant urgence : déjà dramatique depuis plusieurs années, la situation en Méditerranée est devenue alarmante. Les sauveteurs italiens ont déjà secouru 65 000 migrants en détresse au cours des sept premiers mois de 2014. Au rythme où vont les choses, le chiffre de 120 000 sera atteint en fin d’année, soit un quadruplement par rapport aux prévisions initiales.

>> Lire aussi : naufrage en méditerranée : premiers témoignages de rescapés

Un afflux sans précédent de demandeurs d’asile

Les autorités de la Péninsule redoutent une déferlante incontrôlable. Quelque 600 000 candidats à la traversée attendraient de l’autre côté de la mer, sur les côtes libyennes, prêts à embarquer. Rome, qui doit aussi faire face à un afflux sans précédent de demandeurs d’asile (+140 % depuis le début de l’année) et qui assume entièrement le coût de la mission Mare Nostrum, menace l’Union européenne d’ouvrir ses frontières et de laisser s’éparpiller les clandestins sur le continent.

Une menace déjà mise à exécution en 2011, l’année du Printemps arabe, par le gouvernement de Silvio Berlusconi, après l’arrivée de dizaines de milliers de harragas tunisiens et égyptiens, qui s’étaient rués sur les îles de Pantelleria et Lampedusa, au large de la Sicile. Les statistiques de Frontex, l’agence européenne chargée de la surveillance des frontières extérieures de l’Union, indiquent elles aussi un afflux historique de migrants aux frontières de l’Europe et une forte augmentation des demandes d’asile (354 000 en 2013, en hausse de 30 %).

La multiplication des conflits et l’effondrement de plusieurs États du pourtour méditerranéen (Syrie, Irak, Libye), ainsi que la poursuite des flux en provenance d’Afrique subsaharienne expliquent cette inflation vertigineuse. Véritable passoire livrée à des milices "gangstérisées", elles-mêmes impliquées dans la traite des clandestins, la Libye constitue désormais un problème insoluble, à la fois pour ses voisins et pour l’Europe.

Prise de risques maximale et impunité pour les passeurs

Au moins 20 000 migrants auraient trouvé la mort en tentant la traversée, lors de ces deux dernières décennies, dont au moins 3 000 cette année. Et l’hécatombe n’est pas près de s’arrêter. Car l’immigration clandestine est devenue un commerce organisé et lucratif, les passeurs n’hésitant pas à affréter de gros navires, comme des chalutiers, capables de transporter jusqu’à un millier de passagers (le naufrage de l’un d’eux au large de la Tunisie, le 2 juin 2011, en provenance de Libye, fit plus de 200 morts).

Même si, à en croire les statistiques de Frontex, 6 902 passeurs auraient été appréhendés l’an dernier, les gros poissons et les commanditaires échappent systématiquement aux poursuites. Ainsi, l’armateur du chalutier qui sombra le 3 octobre 2013 à Lampedusa (366 morts), originaire de Zouara, en Libye, n’a jamais été inquiété. Ce sentiment d’impunité pousse les passeurs à faire courir tous les risques à leurs "clients".

De même, et c’est l’un des effets pervers de Mare Nostrum, la certitude d’être secourus encourage les clandestins à prendre la mer même lorsque les conditions climatiques ne s’y prêtent pas. En situation de vulnérabilité extrême, ils peuvent également subir les pires atrocités au cours de leur périple, terrestre ou maritime.

Le drame des Érythréens du Sinaï

Les Érythréens, qui sont entre 3 000 et 4 000 chaque mois à fuir la dictature d’Issayas Afewerki, sont à cet égard des victimes toutes désignées. À l’instar des Éthiopiens, des Soudanais et des Ougandais, une partie d’entre eux avait pour habitude de se diriger vers Israël, pour y travailler ou demander l’asile. Mais depuis quelques années l’État hébreu a considérablement durci sa législation et, en 2012, fermé hermétiquement sa frontière sud.

Mis au chômage forcé par la construction d’un mur de séparation étanche, les passeurs bédouins du Sinaï ont eu tôt fait de se reconvertir dans un business plus rentable encore : le kidnapping. "La péninsule est devenue le théâtre d’un monstrueux trafic d’êtres humains", dénonce la journaliste Cécile Allegra, qui a réalisé Voyage en barbarie, un saisissant reportage qui sera diffusé le 18 octobre sur la chaîne française Public Sénat.

Dans le Sinaï, des migrants sont séquestrés, enchaînés et sauvagement battus et torturés, au chalumeau et au fer rouge, parfois pendant des mois.

Les migrants, dont certains sont enlevés au Soudan par des tribus complices, sont séquestrés, enchaînés et sauvagement battus et torturés, au chalumeau et au fer rouge, parfois pendant des mois. Des "séances" retransmises, par Skype ou par téléphone, aux parents ou aux proches des victimes, installés en Europe ou en Amérique. La rançon ? Elle varie entre 10 000 et 50 000 dollars. Une étude belge intitulée "The Human Trafficking Cycle", publiée en 2013, évalue à 50 000 le nombre d’Érythréens passés par les camps du Sinaï alors qu’ils voulaient gagner l’Europe ou Israël. Dix mille n’en sont jamais revenus. Aux prises avec l’insurrection salafiste, les autorités du Caire laissent faire…

Une responsabilité européenne ?

L’Union européenne, qui ne peut pas et ne veut pas accueillir "toute la misère du monde", pour reprendre l’expression de l’ancien Premier ministre français Michel Rocard, se barricade et fait l’autruche. Pourrait-elle agir autrement, privilégier une autre approche, plus humaine ? C’est le souhait de bon nombre d’ONG, à commencer par Amnesty International, qui a publié en juillet une enquête au titre sans équivoque : "Le coût humain de la forteresse Europe".

On y apprend que 2 milliards d’euros ont été dépensés, en six ans, pour renforcer la surveillance des frontières, contre à peine 700 millions pour les réfugiés et les demandeurs d’asile. "Sa politique est criminogène, car elle fait la prospérité des réseaux de passeurs", estiment les auteurs du rapport. Un constat qui reste cruellement d’actualité.

 

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