Politique

Libye : l’autre jihadistan

Manifestation des partisans d'Ansar al-Charia, le 21 septembre 2012. © Abdullah Doma/AFP

Alors que le monde entier a les yeux rivés sur l'État islamique, la Libye est progressivement devenue une sorte de hub où les groupes terroristes de la région viennent s'approvisionner en armes et se réorganiser.

Comme un homme qui, au coeur de la savane, crierait au lion qui approche quand tous ses compagnons auraient les yeux rivés sur l’éléphant qui charge, Jean-Yves Le Drian a une nouvelle fois sonné l’alarme dans une quasi-indifférence, le 17 septembre. Au Caire, où il venait de s’entretenir avec le président Abdel Fattah al-Sissi – et où il a trouvé une oreille attentive -, le ministre français de la Défense a appelé à "une mobilisation globale" afin de "contrer la menace terroriste".

Il n’était pas question, alors, de l’Irak ou de la Syrie, sur lesquels toute l’attention du monde est portée depuis que l’État islamique (EI) a proclamé un califat sur une partie de leur territoire en juin dernier, mais de la Libye, un repère de jihadistes tout aussi inquiétant si l’on se fie à l’analyse que partagent la France et une bonne partie des pays de la sous-région.

Voilà plusieurs jours que Le Drian répète la même chose : "Il y a un risque de globalisation du terrorisme avec Daesh [l’État islamique] en Irak et en Syrie mais aussi en raison de la situation en Libye, au Niger et dans le Sahel. Il faut faire quelque chose." La première salve remonte au 9 septembre, quand, dans une interview au quotidien français Le Figaro, il a alerté sur "la gravité de la situation en Libye", rappelant ce que l’on sait depuis des mois, à savoir que "le Sud libyen est une sorte de hub où les groupes terroristes viennent s’approvisionner, y compris en armes, et se réorganiser", et a fini par admettre qu’il était urgent "d’agir" dans ce pays "menacé d’être contrôlé par les jihadistes".

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Le même jour, à Milan (Italie), loin des regards cette fois, il tenait les mêmes propos devant ses homologues européens. Et les réitérait le 16 septembre aux Émirats arabes unis.

Intervenir en Irak sans régler le problème libyen ne servirait à rien, indique l’entourage de Le Drian.

Il ne s’agit pas, pour l’heure, de partir en guerre. La France n’en a ni l’intention ni les moyens, et ses alliés traditionnels, États-Unis et Royaume-Uni en tête, ont d’autres préoccupations. Pas de bombardements donc, ni, a fortiori, d’envoi de troupes au sol, jure-t-on à l’Élysée comme à l’Hôtel de Brienne. Pas pour l’instant tout du moins. "Nous voulons sensibiliser la communauté internationale à l’urgence de traiter la question libyenne", explique-t-on au ministère de la Défense. Paris compte notamment sur l’Assemblée générale de l’ONU, qui se tient à New York en ce moment même, afin de créer "un embryon de feuille de route pour sortir la Libye du chaos".

Pourquoi maintenant ? "Parce qu’intervenir en Irak sans régler le problème libyen ne servirait à rien", indique l’entourage de Le Drian. Parce que le "jihadistan" qu’est devenue la Libye depuis deux ans menace directement le succès des opérations Serval au Mali et Sangaris en Centrafrique, et pourrait ne pas être totalement étranger à l’offensive de Boko Haram au Nigeria. Et enfin parce que les services de renseignements français et américains ont observé "une évolution inquiétante" ces derniers temps.

Le contrôle de ce territoire ne les intéresse pas

À vrai dire, cela fait des mois que les voisins du Sud (Tchad et Niger) s’inquiètent. La présence de centaines, voire de milliers de jihadistes dans le Fezzan comme en Cyrénaïque ne fait plus l’ombre d’un doute. Au sud, dans cette zone grise qu’est le Fezzan, "on ne peut pas dire combien ils sont, c’est très mouvant, mais on sait qu’ils viennent de partout : d’Algérie, du Mali, de Tunisie, d’Égypte et même de Syrie", confie le responsable des services de renseignements d’un pays voisin. On y trouverait des hommes d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi), d’Al-Mourabitoune et d’Ansar al-Charia.

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Certains spécialistes, dont l’Allemand Wolfram Lacher, l’un des rares à se rendre régulièrement sur le terrain, estiment que leur poids est surestimé. "Je ne conteste pas une présence jihadiste dans le Sud. Des acteurs locaux me l’ont confirmé. Mais ils n’y jouent pas un rôle majeur. Leur présence n’est pas permanente et ancrée, elle est mobile et discrète", expliquait-il il y a quelques mois. "Même les sources locales qui confirment leur présence nient le fait que ces groupes pourraient avoir construit des camps d’entraînement ou procéder à des recrutements de locaux", écrivait-il récemment. "Ils s’installent lentement mais sûrement", affirme-t-on, en revanche, à Paris.

Leur objectif – pour l’heure – ne semble pas être d’instaurer dans le Fezzan un État islamique ou, pour reprendre un terme en vogue, un califat. "Le contrôle de ce territoire ne les intéresse pas. Ils préfèrent se servir de cette zone comme d’un lieu de transit et de repos, qui leur permet de s’entraîner et de préparer leurs attaques", précise une source militaire française. Pour ce faire, ils auraient acheté plusieurs bâtiments dans les environs d’Ubari, entre les villes de Ghat et de Sebha : des fermes accolées à des terrains de 20 à 30 hectares, qui servaient jadis à l’élevage, et qu’ils auraient payées 80 000 dinars (environ 50 000 euros) rubis sur l’ongle. "Des camps d’entraînement", affirme une source locale.


Patrouille de l’armée nigérienne près d’Ingall, dans le nord du Niger.
Cela fait des mois que Niamey mais aussi N’Djamena appellent
la communauté internationale à la rescousse. © Issouf Sanogo / AFP

Les moyens d’observation aériens français et américains (drones décollant de Niamey et images satellites) en ont déjà repéré. "On sait que des katibas [phalanges] ont été créées, on connaît leur nom, et on sait où certaines d’entre elles se trouvent", indique une source nigérienne. Déjà identifiées : les katibas 118 et Magawir. Chacune serait composée d’une centaine d’hommes tout au plus, mais disposerait d’un redoutable matériel de guerre : des pick-up équipés d’armes lourdes (des 12-7, des 14-5…).

Mais ces informations sont périssables à très court terme. Comme l’indique un officier français à l’oeuvre dans la région, "nous faisons face à une réalité extrêmement mouvante". Les camps d’entraînement sont temporaires ; les hommes, seulement de passage…

Selon plusieurs sources françaises et sahéliennes, certains des principaux chefs des groupes jihadistes se trouveraient dans la zone. Abdelmalek Droukdel, l’émir d’Aqmi, y a été signalé. Mokhtar Belmokhtar, le chef d’Al-Mourabitoune (auteurs des deux derniers attentats d’envergure dans la zone, In Amenas en janvier 2013 et Agadez en mai de la même année), y passerait la plupart de son temps. Des dirigeants d’Ansar al-Charia y auraient également été vus.

Pour l’instant, "ils ne participent pas aux conflits locaux qui opposent les Touaregs, les Toubous et les Ouled Souleymane, poursuit le responsable des renseignements d’un pays voisin. Ils ne cherchent pas non plus à prendre le contrôle des routes de tous les trafics. Ils se tiennent tranquilles, n’embêtent personne". Mieux : ils achètent local, paient comptant et commencent à tisser des liens avec les populations et les chefs de tribu. Cette tactique, que l’on pourrait comparer à la doctrine de "l’empreinte légère" chère au président américain Barack Obama, a fait ses preuves dans le Nord-Mali il y a quelques années.

Un arc jihadiste de l’Irak au Nigeria

La présence jihadiste est plus perceptible encore sur les côtes de la Cyrénaïque, à Derna et à Benghazi notamment, que les services occidentaux estiment être les vrais lieux de décision. Mais aussi plus au sud, le long de la frontière avec l’Égypte, où l’on trouve plusieurs camps d’entraînement. Là, confirme Wolfram Lacher, "la mobilisation des jihadistes est forte et leur présence ouverte".

Entre ces deux "zones grises", qui échappent totalement au contrôle de ce qui reste de l’armée libyenne et des milices "loyalistes" – comme, du reste, une bonne partie du pays, dont la capitale Tripoli -, les passerelles sont nombreuses. "Ils se déplacent d’une région à l’autre sans problème aucun", indique-t-on à Niamey. Les routes qu’ils utilisent sont les mêmes qui servent aux trafics d’armes, de drogue et d’êtres humains. La frontière entre jihadistes et trafiquants est d’ailleurs loin d’être étanche.

De même, ce qu’un officier français qualifie d’"autoroute jihadiste" ne s’arrête pas aux frontières de la Libye. C’est bien ce qui inquiète les autorités françaises et les voisins immédiats. "Les liens entre les différents groupes jihadistes ne sont pas tous avérés, mais le risque est grand qu’une coordination voie le jour", confie-t-on dans l’entourage de Le Drian.

Le 16 septembre, rompant avec leur position de défiance à l’égard de l’EI, deux groupes affiliés à Al-Qaïda (Aqmi et Al-Qaïda au Yémen) ont appelé les jihadistes de la région à s’unir contre l’ennemi commun. De même que l’EI a enjoint à ses combattants libyens de rentrer au pays pour se battre aux côtés d’Ansar al-Charia.

La France craint qu’un arc jihadiste ne voie le jour sur une zone s’étendant de l’Irak au Nigeria en passant par la Syrie, le Sinaï égyptien, la Somalie et le Sahel, et que des connexions se développent entre l’EI, les filiales d’Al-Qaïda (Aqmi, les Shebab, Ansar al-Charia) et les groupes "non affiliés" comme Al-Mourabitoune, le Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (Mujao), qui sévit au Mali, et Boko Haram.

Plusieurs spécialistes lient les récentes victoires militaires de Boko Haram dans l’État de Borno au chaos libyen.

S’il n’est pas avéré que les hommes d’Abubakar Shekau, le chef de Boko Haram, bénéficient du soutien de leurs "frères d’armes" qui sévissent plus au nord, plusieurs spécialistes lient leurs récentes victoires militaires dans l’État de Borno au chaos libyen. "On sait que les armes dont dispose Boko Haram viennent du Soudan et de Libye et qu’elles transitent par le Niger et surtout par le Tchad", affirme-t-on à Paris.

La France appréhende aussi des répercussions en Centrafrique. "Pour l’instant, rien ne prouve que les éléments de la Séléka ont des liens avec les groupes jihadistes, mais Boko Haram et les Shebab ne sont pas loin. Il faut casser d’éventuelles connexions", indique une source militaire.

Si une intervention devait être menée en Libye, son premier objectif serait donc de cloisonner tous ces groupes et de contenir leur pouvoir de nuisance. "Ça, c’est le plus simple", indique un officier français. Le retour à l’ordre constitutionnel en Libye et l’extinction des volontés jihadistes, "c’est une autre histoire".

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