Politique

Marina Silva : et si c’était elle, la future présidente du Brésil ?

| Écrit par Rahabi Ka, à Rio de Janeiro
Marina Silva sera-t-elle la futur présidente du Brésil ?

Marina Silva sera-t-elle la futur présidente du Brésil ? © Tiago Mazza Chiaravalloti / NurPhoto / AFP

Pour certains, elle est une « Obama brésilienne ». Pour d’autres, une « Lula en jupon ». À l’issue du scrutin du 5 octobre, Marina Silva, désormais en tête dans les sondages, a de bonnes chances de devenir la première femme noire à présider le pays.

Pour Dilma Rousseff, la partie semblait gagnée d’avance : rien ni personne ne l’empêcherait d’être réélue à la présidence du Brésil, le 5 octobre. Et puis, le 13 août, Eduardo Campos, son adversaire socialiste, a trouvé la mort dans un accident d’avion. A priori, pas de quoi bouleverser la donne électorale. Le gouverneur du Pernambouc n’arrivait qu’en troisième position dans les sondages avec 8 % des intentions de vote.

Loin derrière Rousseff et Aécio Neves, le candidat de la droite. Campos a alors été remplacé par son adjointe, Marina Silva, 56 ans, qui n’avait rejoint le PS qu’à la dernière minute, faute d’avoir pu récolter les cinq cents signatures indispensables à la création de son propre parti, le Rede Sustentabilidad ("réseau durable").

Contre toute attente, l’entrée en jeu de l’écologiste a immédiatement rebattu les cartes. Première victime : le sénateur Aécio Neves, du Parti de la social-démocratie (PSBD), vite irrémédiablement distancé dans les sondages. À l’évidence, les Brésiliens soutiennent le combat de Marina Silva pour la défense de l’environnement, ils raffolent de ses discours aux accents parfois messianiques…

Candidate du Parti des Verts lors de la présidentielle de 2010, celle-ci avait déjà fait sensation en arrivant troisième avec près de 20 % des suffrages. Elle apparaît aujourd’hui en position de force face à une présidente affaiblie par quatre ans de pouvoir. Si les sondages de l’institut Datafolha disent vrai, elle l’emporterait avec 47 % des voix, contre 41 % à Rousseff.

Sa vie ressemble à une "telenovela"

Comment expliquer son irrésistible ascension ? La vie de Silva ressemble à une telenovela. Née en 1958 dans l’État d’Acre, en Amazonie, elle passe son enfance à récolter le latex dans des plantations d’hévéas, sans jamais mettre les pieds à l’école. Et elle n’est pas épargnée par les maladies : malaria, hépatite… De cette période, elle conserve une santé fragile et une volonté de fer. Ce n’est qu’à 16 ans qu’elle apprend à lire et à écrire chez les soeurs de la Congrégation des esclaves de Marie, ce qui ne l’empêchera pas de décrocher une licence d’histoire.

À l’université, elle se forge une conscience politique, rejoint le Parti révolutionnaire communiste et milite pour la préservation de la forêt amazonienne au côté de Chico Mendes, un militant écologiste qui sera ultérieurement (1988) assassiné par des propriétaires terriens.

Avec lui, elle crée le premier syndicat de l’État d’Acre, adhère en 1985 au Parti des travailleurs (PT), où elle rencontre un certain Luiz Inácio Lula da Silva, et poursuit son ascension au pas de charge : conseillère municipale, députée, sénatrice à 36 ans… En 2003, Lula la nomme ministre de l’Écologie.

Le rythme de la déforestation recule de 57%

En trois ans, elle réussit à faire reculer de 57 % le rythme de la déforestation en Amazonie et fait emprisonner près de sept cents personnes pour crimes environnementaux. Mais en 2008, elle claque la porte du gouvernement : elle n’est plus en phase avec la politique de Lula concernant notamment les OGM, les barrages hydroélectriques et les hydrocarbures. "Les conditions politiques qui permettraient de placer l’environnement au coeur des politiques publiques" n’existent plus, estime-t-elle.

Sa démission renforce son image d’intégrité. Un atout dans un pays – l’un des plus inégalitaires de la planète – où les scandales de corruption sont légion, comme en témoigne la récente affaire Petrobras. Sa vie et son parcours fascinent ses compatriotes.

À ceux qui l’accusent de vouloir supprimer la bolsa família, une aide instaurée par Lula pour aider les familles les plus pauvres, elle rétorque, la gorge serrée : "Je sais ce que c’est que d’avoir faim. Pour nous nourrir avec mes huit frères et soeurs, ma mère n’avait souvent qu’un oeuf, de la farine et du sel. Celle qui a vécu ça ne mettra jamais fin à la bolsa família. Ce n’est pas un discours, c’est l’histoire d’une vie."

Silva peut-elle vraiment l’emporter ? Indiscutablement, elle incarne un possible renouveau politique et paraît capable de séduire les indécis et les habitués du vote blanc. "Elle est vue comme une alternative par beaucoup d’électeurs fatigués de la bipolarisation de la vie politique entre le PT et le PSBD, qui dure depuis 1994", explique le politologue Rafael Cortez, du cabinet Tendencias, à São Paulo.

Selon le quotidien O Globo, le rejet des partis n’a jamais été aussi fort : 66 % des électeurs ne se reconnaîtraient dans aucun d’entre eux. Pour nombre de déçus du PT, elle incarne une troisième voie. Elle a même été l’un des rares responsables politiques à sortir renforcés du mouvement social de juin 2013. Avant les manifestations, elle était créditée de 16 % d’opinions favorables, contre 51 % pour Dilma. Après, sa côte a grimpé (26 %), quand celle de sa rivale dégringolait (35 %).

Rousseff concentre aujourd’hui ses attaques sur les contradictions du programme de Silva, qui, il est vrai ne manquent pas. Dans une première version de son programme, elle se déclarait favorable au mariage gay. Vingt-quatre heures plus tard, sous la pression des chrétiens évangéliques, elle faisait machine arrière…

Sociale, libérale, écolo…

"Marina tient un double et même un triple discours, estime encore Cortez. Très à gauche en matière sociale, très libérale en économie – elle est par exemple favorable à l’autonomie de la Banque centrale – et le tout mélangé à des préoccupations écologiques." Elle envisage par exemple d’arrêter l’exploitation pétrolière offshore, ce qui, selon ses détracteurs, se traduirait par un énorme manque à gagner et nuirait aux investissements dans les domaines de la santé et de l’éducation.

Son programme prévoit aussi de réduire les dépenses publiques de 33 milliards d’euros et d’instaurer une union douanière avec les États-Unis, au risque de faire retomber le Brésil dans une dépendance à l’égard de la superpuissance américaine dont il a eu tant de mal à s’affranchir.

Rousseff accuse donc son adversaire de vouloir livrer le pays aux banquiers et la compare volontiers à Fernando Collor de Mello et à Jânio Quadros, deux anciens présidents qui ne purent achever leurs mandats. Silva réplique qu’elle n’a aucune leçon à recevoir d’un gouvernement qui, selon elle, a laissé galoper l’inflation et plongé le pays dans la récession. Et elle dénonce une campagne de calomnies et de mensonges visant à la détruire. "Ils m’agressent, se plaint-elle. Je suis fille de pauvres, noire et évangélique, c’est pour ça que l’on ne me respecte pas et que je suis victime de préjugés."

À en croire Rafael Cortez, le fait qu’elle soit pauvre et noire n’est nullement un obstacle insurmontable : "On disait que le Brésil n’élirait jamais un président qui n’a pas fait d’études ; or Lula a été élu. On disait que le Brésil n’élirait jamais une femme ; or Dilma a été élue. On peut donc estimer que Marina Silva a les chances de l’être aussi."

Au nom de l’Esprit saint

Au Brésil, la religion finit toujours par rattraper les hommes politiques. Tous les candidats à la présidentielle courtisent donc assidûment les pentecôtistes, obédience évangélique accordant une importance particulière au Saint-Esprit. De manière générale, les évangéliques ne cessent de gagner du terrain dans le plus grand pays catholique du monde. Ils représentent 22 % de la population, contre 6,6 % il y a trente ans. En politique, ils comptent 73 députés sur 513, et 3 sénateurs sur 81.

Elle-même fervente évangélique, Marina Silva séduit les électeurs conservateurs, qui voient en elle un rempart contre l’avortement et le mariage gay. Lors de la présidentielle de 2010, ses propos en faveur de l’avortement avaient pénalisé Dilma Rousseff, qui, pour regagner la confiance d’une partie de l’électorat, avait dû multiplier les visites dans les lieux de culte. En son temps, même Lula avait bénéficié du fait que son adjoint, José Alencar, était un proche de l’Église évangélique.

 

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