Arts

Design : Ousmane Mbaye, l’homme de fer

Ousmane Mbaye au milieu de ses Fauteuils Organik (fer et métal brut).

Ousmane Mbaye au milieu de ses Fauteuils Organik (fer et métal brut). © Vincent Fournier pour J.A.

Son matériau de prédilection ? Le métal, sous toutes ses formes. Le Sénégalais fête ses dix ans de création. L’occasion de revenir sur cette figure de la création contemporaine du continent.

C’est un garçon déterminé, au physique imposant avec une tête bien faite sur des épaules carrées, prêt à foncer là où on ne l’attend pas, à frapper le métal sans relâche et à abattre un travail titanesque. Quitte aussi à devoir encaisser les coups durs parce que, justement, il s’est aventuré sur des chemins qui ne lui étaient pas destinés. À bientôt 39 ans, Ousmane Mbaye peut se retourner, non sans une certaine fierté, sur la décennie qui vient de s’écouler.

Jusqu’au 6 octobre, il fête ses dix ans de création au Centquatre, un événement lancé lors de la Paris Design Week. Pour l’occasion, celui qui se qualifie facilement de "sale gosse" ne s’est pas plié à l’exercice rituel – et parfois lénifiant – de l’exposition. Ou plutôt, il en a profité pour proposer quelque chose de vivant. Il y a bien quelques chaises enfermées derrière de magnifiques vitrines aseptisées comme les affectionnent les musées.

Mais il y a surtout un mobilier haut en couleurs qui s’est installé un peu partout dans les locaux de cette énorme bâtisse du XIXe siècle rénovée de manière très contemporaine pour devenir un lieu culturel qui soit aussi un lieu de vie. Un mobilier en métal qui se fond et se confond si bien avec la verrière qui relie les différents bâtiments et les poutres en métal apparentes que l’on se plairait à voir ces bancs à l’esthétique ronde et épurée demeurer à terme dans la cour, où les passants et les enfants du quartier ont pris leurs aises, qui se reposant, qui tentant de nouveaux pas de deux, qui déambulant…

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Des fûts d’essence aux couleurs vives

De larges fauteuils carrés offrent ici ou là une confortable assise à qui veut, avant les spectacles. Tables, chaises et commodes façonnées à partir de fûts d’essence aux couleurs vives ont envahi le Café caché, presque sans que le consommateur n’y prenne garde. Et lorsqu’il s’en aperçoit, ce dernier ne peut s’empêcher d’aller ouvrir les portes, regarder à l’intérieur, caresser de la main la surface du meuble repéré en s’interrogeant sur le matériau employé.

Car c’est là toute la force du designer sénégalais : travailler le métal tant et si bien que l’on ne sait plus à quel matériau l’on a affaire. "Certaines patines de métal ressemblent à de la céramique, reconnaît Ousmane Mbaye. Je joue avec la matière et les couleurs."

Je n’ai pas envie que la récup soit un ghetto artistique dans lequel on enferme les pays en voie de développement, dit-il.

Longtemps présenté comme un designer africain autodidacte spécialiste de la récup, Ousmane Mbaye profite de cet anniversaire pour rectifier, et répète inlassablement que son travail ne se résume pas à la récup. Qu’on se le dise ! En effet, celui qui fut frigoriste pendant plus de quinze ans explique : "Cela a joué contre moi, car on ne parlait que de cet aspect de mes créations et l’on ne regardait pas les formes. Je n’ai pas envie que la récup soit un ghetto artistique dans lequel on enferme les pays en voie de développement. Si j’ai commencé par ça, c’est parce que cela me fournissait un matériau disponible et accessible facilement." Un créneau vanté par les Occidentaux – tendance bobos en mal d’exotisme. Et qui fit connaître Ousmane Mbaye sur la scène internationale du design, de New York à Tokyo en passant par Paris.

Une clientèle occidentale

Du coup : sa clientèle est avant tout occidentale ; ce qui n’a pas manqué d’interroger le designer sénégalais. Pourquoi les Africains, notamment ceux qui dépensent des fortunes pour de rutilants bolides ou de luxueux 4×4 tape-à-l’oeil, n’achètent-ils pas local lorsqu’il s’agit de meubler leurs résidences cossues ? Il est vrai qu’entre les Ivoiriens Issa Diabaté et Vincent Niamien, le Malien Cheick Diallo, les Sénégalais Bibi Seck et Ousmane Mbaye, ou encore le Marocain Hicham Lahlou, les talents ne manquent pas.

"En réfléchissant, j’ai réalisé que le problème ne venait pas des Africains, mais de moi. Sur le continent, la clientèle est très exigeante : elle regarde le confort, les lignes. Alors que la clientèle occidentale l’est beaucoup moins puisque pour elle c’est de la récup. Pour vendre en Afrique, il m’a fallu mener beaucoup de recherches et m’améliorer." Résultat : sur le continent, ses créations s’achètent davantage qu’auparavant.

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"Vingt à trente pour cent de mes clients sont aujourd’hui africains, contre 5 % il y a encore deux ans. Auparavant, l’art africain était inaccessible sur le continent. Ce n’est pas parce que les Africains n’ont pas les moyens de l’acheter, mais parce que nous manquons de visibilité. C’est à nous artistes de changer ça. Et de parvenir à toucher d’autres personnes que celles qui viennent aux vernissages. Nous devons apprendre à connaître notre marché et à nous faire connaître aussi. Au début, je pensais que tout passait par l’Europe, et j’ai dépensé beaucoup d’argent et d’énergie pour participer à des événements dédiés comme le salon parisien Maison & Objet. Mais si j’avais fait le quart de ces efforts en Afrique, je serais beaucoup plus connu. Aujourd’hui, je veux me développer au Sénégal, dans la sous-région. Je prépare une grande exposition pour la fin de l’année à la galerie Arts pluriels d’Abidjan, où l’on peut déjà acheter mes articles dans une boutique de la Zone 4, Lueurs et Matières. Et ce sera bientôt le cas également à Dakar."

Pas de "design africain", mais des "designers africains"

Pas besoin non plus de s’inventer un style africain pour séduire sur le continent : "Mon influence ? On va dire que je suis mégalo : c’est moi ! affirme-t-il dans un grand éclat de rire. Si je savais ce qui m’inspire, je le regarderais et ne ferais plus rien. Ce qui est important, ce sont les rencontres que nous réalisons, ce que la vie nous donne. On n’est plus dans la confrontation Afrique-Occident. Aujourd’hui, avec la mondialisation, on est cosmopolites."

Inutile donc de parler d’un design africain : "Il y a des designers africains. C’est tout ce qui compte. Je peux poser mes objets ici ou là, personne ne peut savoir d’où ils proviennent. Et qu’importent les catégories, les définitions que certains avancent. Artisanat ? Design ? L’un ne va pas sans l’autre. Les chaises que vous voyez autour de nous, explique-t-il assis sur l’un de ses bancs autour d’une table basse illuminée par un frais soleil inondant la cour extérieure du Centquatre, ont toutes exactement les mêmes dimensions. Tous les produits que je réalise peuvent être reproduits en milliers d’exemplaires."

Toujours installé dans l’atelier dakarois de son père, là où ce dernier le forma aux métiers manuels quand, adolescent, il décida de quitter les bancs de l’école, et où il fit ses débuts, le designer emploie aujourd’hui près de quinze personnes à qui il transmet ce qu’il appelle son "savoir-fer". "Je n’ai pas reçu de formation artistique ou de design, mais je ne suis pas pour autant un autodidacte, martèle-t-il. J’ai appris différentes techniques auprès de divers artisans. Je les ai transformées."

"Le bonheur ce n’est pas ce que tu cherches, mais ce que tu as"

Ce qui anime aujourd’hui comme hier ce fort caractère : se réaliser à travers ses créations et surtout ne pas se laisser dicter par d’autres ce qu’il doit accomplir. "Tout ce que je fais vient du coeur. Je n’ai pas besoin de tracer un plan sur un papier, et encore moins en 3D grâce à un ordinateur. J’aime travailler la matière : tôle, acier galvanisé, bois également… La conjuguer avec la couleur pour aller vers le beau. J’affectionne particulièrement le métal, car c’est un matériau qui ne triche pas. La moindre maladresse se repère tout de suite. Mais il n’y a pas de difficultés spécifiques. Je le maîtrise de A à Z parce que les contraintes, j’en fais mes alliées. Le plus dur pour moi reste les petites pièces, mais ça va venir. Le plus important, c’est de me faire plaisir : le bonheur, ce n’est pas ce que tu cherches mais ce que tu as", philosophe cet hédoniste enjoué.

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