Défense

État islamique : naissance d’un monstre de guerre (#1)

Par Laurent Touchard

Membres de l'Etat islamique exécutant des membres des forces de sécurité irakiennes. © Welayat Salahuddin/AFP/HO

Comment la force de État islamique a-t-elle jailli du chaos en Irak et en Syrie ? Laurent Touchard* revient en deux billets sur la naissance d'une armée jihadiste assez puissante pour supplanter Al-Qaïda et mettre sur le pied de guerre les plus grandes puissances occidentales.

* Laurent Touchard travaille depuis de nombreuses années sur le terrorisme et l’histoire militaire. Il a collaboré à plusieurs ouvrages et certains de ses travaux sont utilisés par l’université Johns-Hopkins, aux États-Unis.

Après leurs victoires de l’été 2014, les jihadistes de l’Etat islamique (EI) sont de nouveau engagés dans une offensive au nord-est de la Syrie. Ils s’emparent d’une soixantaine de villages et bousculent les défenseurs des Yekinen Parastina Gel (YPG – les "unités de protection" du mouvement kurde Patriya Yekitiya Demokrat – PYD). Ils assiègent bientôt Konabé… Ces succès, ils les doivent notamment aux équipements militaires (et parfois civils, à l’instar des bulldozers) amassés depuis plus de trois ans, au fil des actions de guérilla, de la campagne de harcèlement des postes irakiens à la frontière syrienne, au gré des opérations d’envergure en juin, juillet et août 2014, tant contre les troupes de Bagdad que contre celles de Damas. Examinons comment l’EI s’est procuré cet arsenal tout en démontant les mythes qui existent à ce sujet.

>> Lire la seconde partie de ce billet ici

Butin de la guérilla en Irak et en Syrie

Concernant les armes qu’utilisent les jihadistes dans leurs actions de guérilla et de terrorisme, en Irak, dès juillet 2012, il n’y a pas de mystère. Elles appartenaient substantiellement aux groupes insurgés qui vont donner naissance à l’Etat islamique en Irak (EII) en 2006, avant que les forces américano-irakiennes ne reprennent temporairement le contrôle de la province d’An-Anbar à partir de 2008. La guerre civile en Syrie offrira de nouvelles perspectives aux islamistes de l’EII. Début 2013, le groupe (qui devient Etat Islamique en Irak et au Levant en avril) envoie quelques-uns de ses combattants les plus expérimentés dans le pays voisin où règne le chaos. Là, ils tissent des liens, plus ou moins aisément – avec d’autres entités islamistes.

Cette guerre leur donne l’opportunité de se développer, d’acquérir de nouveaux matériels pris aux gouvernementaux syriens : fusils d’assaut Kalachnikov dans de nombreuses variantes, fusils de précision SVD Dragunov, copies iraniennes de fusils de précision lourds Steyr HS 50 (12,7 mm), fusils-mitrailleurs RPK et RPD, mitrailleuses PKM, lance-roquettes antichars RPG-7, RPG-22, et RPG-26, des missiles antichars AT-3 Sagger ou AT-4 Spigot avec lesquels les jihadistes harcèlent à distance les camps syriens, détruisant blindés et retranchements, parfois même des avions au sol.

Ils dénichent également une flopée de mitrailleuses lourdes, souvent montées sur des pick-ups : DShKM de 12,7 mm ; ZPU-1, ZPU-2 et ZPU-4 de 14,5 mm ; voire des canons automatiques S60 très prisés. Pris en grand nombre sur les bases aériennes et les positions gouvernementales, ils peuvent être installés à l’arrière de camions. Leur projectile de 57 mm est en mesure de détruire les blindés adverses (BRDM, BMP-1 et BMP-2), voire même d’endommager gravement des T-55 à l’arrière ou sur les flancs. L’obus vient également à bout des retranchements bien plus aisément que les ZU-23-2… Les jihadistes récupèrent aussi des mortiers de 82 mm et de 120 mm, en plus des modèles artisanaux, de calibres variés, qu’ils fabriquent dans des ateliers. Avec ceux-ci, ils font pleuvoir des "marmites" explosives – à l’efficacité aléatoire – sur les troupes de Damas et de ses alliés.

Contrebande entre groupes insurgés et aide étrangère

Grâce aux contacts qu’ils nouent en Syrie, les jihadistes de l’EIIL peuvent aussi récolter des armes. Ainsi, des pays du Golfe persique (notamment le Qatar) sont suspectés de financer et d’acheminer (parfois même directement, avec les C17 de leur force aérienne) des armes. Celles-ci transitent via la Turquie et possiblement la Jordanie. Elles sont achetées en Libye, ainsi que dans d’autres pays de l’Est, en Croatie, ou encore d’origine chinoise. Début 2014, l’aide des pays du Golfe à l’organisation de Bagdadi cesse. Peu importe : l’EIIL est en mesure de les payer un bon prix à d’autres groupes qui se battent eux aussi en Syrie. Par ces biais, les jihadistes acquièrent de versatiles lance-roquettes antichars M79 Osa (croates), peut-être quelques missiles antichars HJ-8 (chinois) ainsi que des SATCP FN-6 (chinois – que les rebelles syriens considèrent comme médiocres), mais aussi – évidemment – des armes légères, des lunettes de vision nocturne, des moyens radios performants.

Ici se pose la question de l’aide étrangère à propos des armes de l’EI. Il est vrai que les jihadistes qui se battent en Syrie bénéficient d’une aide non négligeable. Toutefois, il est crucial de tordre le cou à certaines assertions. Ces dernières nuisent à une vision d’ensemble des crises qui se juxtaposent en Syrie et en Irak, peut-être bientôt en Turquie. En premier lieu, l’EI ne bénéficie que très secondairement de ladite aide : l’Occident privilégie les groupes modérés qui s’efforcent de contrôler – certes, très passablement – les équipements qu’ils perçoivent. Les pays du Golfe, eux, donnent la priorité à l’agglomérat fragile du Front islamique et à Al-Nosra. En effet, l’EI est perçu avec méfiance par leurs services de renseignement. En second lieu, même si les quantités reçues aident significativement les rebelles – toutes tendances confondues – il ne faut pas perdre de vue que les équipements capturés aux forces gouvernementales syriennes et irakiennes constituent le gros de leur arsenal, leurs sources principales d’approvisionnement.

Cela vaut pour les armes légères, individuelles et collectives, pour les munitions, et plus encore pour les armes lourdes. Pléthore de systèmes d’armes bricolés par les insurgés le sont à partir de matériaux faciles à glaner : tubes et bonbonnes de gaz, d’oxygène, explosifs industriels (BTP) ou retirés de la multitude de bombes et d’obus non-explosés sur le champ de bataille (qui servent aussi à la conception des engins explosifs improvisés – EEI ­, autre arme de prédilection des jihadistes). Avec cet attirail, ils confectionnent des "lance-patates" géants (parfois aussi dangereux pour leurs utilisateurs que pour leurs cibles). Les mitrailleuses NSVT sont ôtées des chars ennemis détruits, puis fixées à des affûts de fortune sur 4×4. Idem pour les KPV qui sont prélevées sur des BRDM-2 de la police ou de l’armée, des BTR-60 et BTR-70 en panne sur les bases d’Assad…

Le mythe de l’Occident et de la France armant les jihadistes

L’on évoque fréquemment des missiles antichars Milan ; arme emblématique de ce qui serait l’aide française aux jihadistes. Des livraisons en Libye en 2010-2011 à l’initiative de pays du Golfe puis leur transfert en Syrie est plus que probable (n’oublions pas, toutefois, que 100 postes de tir ont été commandés en 2007 par Kadhafi et livrés à partir de 2008, pas 2010). Cependant, au regard de leur utilisation très rare en Syrie, au regard de celle autrement plus importante des missiles AT-3 Sagger et AT-4 Fagot pris dans les stocks énormes des bases syriennes capturées, l’on peut affirmer que les Milan ne représentent qu’un pourcentage anecdotique de ce dont disposent l’ensemble des rebelles syriens en général et des jihadistes en particulier. Ce contrairement à ce que martèle à l’envi l’extrême-droite française. Autre point à considérer : nombre de Milan que détiennent l’insurrection on été prélevés… dans les stocks d’Assad ! En effet, 4 400 missiles et 200 postes de tirs ont été achetés par le régime d’Hafez el-Assad en 1977, livrés entre 1978 et 1979. Tous n’ont pas été tirés contre les Israéliens en 1982, il en reste encore beaucoup, plus ou moins opérationnels.

Dans leur guerre rhétorique avec l’Ouest (à la fois en raison du soutien agressif de Moscou en faveur du dictateur Bachar el-Assad et à la fois en raison des virulents antagonismes à propos de l’Ukraine), les médias russes n’hésitent pas à citer des "sources diplomatiques" nationales qui accusent l’Otan de livrer des armes lourdes à l’EI ! L’organisation terroriste aurait ainsi commandé en 2013, des chars de combat roumains, des véhicules blindés de combat d’infanterie à l’Ukraine, des munitions à la Bulgarie. Sans surprise, ces pays appartiennent à l’Otan ou souhaiteraient y adhérer (Ukraine)… Autant dire qu’il s’agit de bobards stupides : ni chars roumains, ni véhicules blindés ukrainiens alignés par l’EI.

L’on ne peut donc sérieusement alléguer que la crise actuelle en Irak découle d’envois d’armes à des groupes insurgés en Syrie. Le raccourci est aussi simpliste que faux. Les vraies origines remontent à 1979, avec la révolution iranienne et l’invasion soviétique de l’Afghanistan. En Syrie et les insurgés (modérés, islamistes, jihadistes…) n’ont pas attendus d’être (modestement) aidés pour se doter des moyens nécessaires à leurs actions de guérilla puis à leurs opérations conventionnelles. Ils ont agi à l’image de ce que font tous les combattants de ce type depuis plus de deux mille ans : s’équiper sur la dépouille de leurs adversaires.

Ironiquement, si l’attention se focalise sur les armes, ce sont d’autres équipements qui ont sensiblement augmenté l’efficacité des rebelles : les systèmes de communication cryptés qui leur permettent de planifier leurs opérations et de les exécuter parfaitement, les systèmes de vision nocturne, les lunettes de visée pour différents modèles d’armes, le tout conjugué avec une expérience qu’engrangent les groupes les plus "performants".

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>> Retrouver tous les articles du blog défense de Laurent Touchard sur J.A. 

>> Pour en savoir plus : consulter le blog "CONOPS" de Laurent Touchard

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