Arts

Maroc : Farid Belkahia, dernier trait de pinceau

Le doyen de l'art moderne marocain Farid Belkahia (à dr.). © D.R.

Le doyen de l'art moderne marocain, Farid Belkahia, est décédé jeudi 25 septembre à l'âge de 80 ans. Hommage à l'artiste, au voyageur, au sculpteur et au militant...

L’histoire de Farid Belkahia, disparu le 25 septembre à Marrakech, est celle du parcours fascinant d’un artiste, à la fois peintre et sculpteur, qui a fondé l’art moderne marocain dans les années 60 mais c’est aussi celle d’une icône de la révolution culturelle au Maroc de cette époque, d’un grand contributeur de la revue emblématique "Souffles" aux côtés de Mustapha Nissaboury, Mohamed Melehi, Mohamed Chebaâ et Abdelatif Laâbi. "Avec Belkahia, c’est une grande histoire qui se termine", témoigne Moulim Laâroussi, écrivain et critique d’art.

>> Voir quelques unes de ses oeuvres sur le site faridbelkahia.com

Né à Marrakech en 1934, le pinceau presqu’à la main, Belkahia, commence à exposer dès l’âge de 15 ans. En 1955, il se rend à Paris où il poursuit ses études à l’école des Beaux-Arts, introduit dans les cercles artistiques par un certain… François Mauriac. C’est à Paris qu’il rencontre un autre grand nom de la peinture marocaine, Jilali Gharbaoui, et se lie d’amitié avec lui. Il devient proche aussi du réalisateur franco-chilien Raoul Ruiz qui lui consacrera par la suite un film "Paya et Tala, une visite chez Farid Belkahia" en 1988. Ensuite, le jeune Farid, animé par les idées de gauche, ira à Prague, pour "goûter aux plaisirs du communisme" tout en fréquentant l’Académie de théâtre. En 1962, il revient au Maroc et dirigera l’école des Beaux-Arts de Casablanca où il introduit une nouvelle vision d’enseignement tourné vers l’occident.

>> Lire aussi : À Paris, deux expositions réconcilient la France et le Maroc

Farid Belkahia est avant tout un précurseur. En 1965, il abandonne la peinture de chevalet pour travailler avec des matières traditionnelles qui feront très vite sa renommée. D’abord le cuivre qu’il oxyde et découpe pour en faire des formes ondulées et rythmées, ensuite la peau d’agneau qu’il tanne et assouplit avec délectation dans le but de libérer toute son énergie. Comme sur un parchemin, il y peint des tatouages, des mains, des seins isolés, des phallus…, en utilisant le henné – d’où d’ailleurs cette couleur rouge ocre qui caractérise ses œuvres -, le khol (poudre minérale utilisée par les femmes pour noircir les yeux) et différents pigments naturels. Un véritable voyage aux confins de la matière. "Avec la peinture à l’huile, il n’y a pas d’aventure pour moi. Le henné, la peau, ce sont mes souvenirs, ma grand-mère, le milieu dans lequel j’ai grandi, les odeurs que je connais…", disait-il.

Il fait éclater les cadres classiques des tableaux en optant pour des formes diverses : rectangle, triangle, circulaire, ovale… Farid Belkahia fait partie de ces artistes qui, dans leur recherche de modernité, n’ont pas complètement cassé la tradition dont ils sont issus. Il a su rassembler ses origines arabe, amazigh, africaine pour les faire tourner vers un art globalisant comme cette main de grande dimension (une de ses meilleures œuvres) qui symbolise la quête d’un monde où l’homme serait réconcilié avec son origine. "Ce qui fait que Belkahia était un artiste résolument moderne est qu’il s’inspirait de son corps pour s’exprimer. Son voyage était purement intérieur sans évocation du contexte religieux, politique…", analyse Moulim Laâroussi. Jamais, par exemple, il ne dira qu’il a peint un tableau par la volonté d’Allah, comme le répétait la représentante de "l’art naïf" marocain, Chaâbia. Farid travaille un objet artisanal et lui donne une émotion, son émotion.

Dimension cosmique

Comme ses peintures, ses sculptures sont spéciales, presque toutes monumentales avec une forte une dimension cosmique et des fluctuations d’ombres et de lumières. Une belle collection de ces sculptures est détenue par l’Office Marocain des Phosphates (OCP).

Les œuvres de Belkahia ont fait l’objet d’expositions un peu partout dans le monde dont la plus prestigieuse a été celle du musée national d’art moderne (Centre Pompidou) à Paris qui a acquis un de ses chefs d’œuvres, "Hommage à Gaston Bachelard", une teinture sur peau en hommage à ce philosophe, penseur des quatre éléments (feu, air, terre, eau) convoqués dans la toile dans un mouvement ascensionnel. Belkahia est aussi programmé dans l’exposition "Le Maroc contemporain" qui se déroulera à l’Institut du Monde Arabe (IMA) du 15 octobre au 25 janvier 2015.

Il est vrai que l’histoire de l’art moderne ne s’arrêtera pas avec cet artiste marrakchi puisque la relève est assurée par de jeunes artistes, mais le Maroc perd plus qu’ un monument, une mémoire…

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