Économie

Présidentielle tunisienne : Mustapha Kamel Nabli, le « jeune » rival de Béji Caïd Essebsi…

Grand favori de la présidentielle du 23 novembre, Béji Caïd Essebsi, bientôt 88 ans, devra en découdre avec un nouveau rival : l’ex-gouverneur de la Banque centrale, Mustapha Kamel Nabli.

Mis à jour le 27 octobre 2016 à 18:00

Moustapha Kamel Nabli sera le rival de Béji Caïd Essebsi. © Yassine Gaidi / ANADOLU AGENCY / AFP

L’annonce, le 17 septembre, de l’officialisation de la candidature de Mustapha Kamel Nabli (MKN) à l’élection présidentielle a mis en émoi le Landernau politico-­médiatique tunisien. Elle est intervenue après une semaine de vives frictions avec l’entourage de Béji Caïd Essebsi (BCE), le leader de Nida Tounes, grandissime favori du scrutin du 23 novembre.

Peut-elle lui faire de l’ombre ? C’est ce qu’espèrent les soutiens de l’ancien gouverneur de la Banque centrale de Tunisie (BCT), qui vise une place au second tour. Les proches de Nabli, 66 ans, n’ont pas hésité à appuyer là où cela fait mal, en rendant public un certificat médical signé par trois médecins de l’hôpital militaire, manière de souligner, en creux, les doutes récurrents sur l’état de santé de BCE, qui va sur ses 88 ans…

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Nabli place sa candidature sous le signe de l’intérêt national et du redressement de l’État. "La présidence de la République est une institution qui a perdu beaucoup de prestige. Elle était, sous l’ancien régime, l’otage des coteries et des clans. Depuis les élections de 2011, elle a été mise au service des intérêts partisans et des influences étrangères", dit-il, en visant implicitement le président provisoire, Moncef Marzouki. "Il est difficile de ne pas faire un lien entre la désacralisation de la fonction et la profusion de candidatures plus ou moins farfelues. Il est urgent de restaurer la crédibilité de cette institution, symbole de l’État."

Nabli, qui revendique son indépendance vis-à-vis des partis, s’estime le mieux placé pour le faire : "Ce qui a le plus pesé dans ma décision, c’est lorsque j’ai réalisé que les législatives du mois d’octobre pouvaient déboucher sur un Parlement très fragmenté. Les coalitions gouvernementales risquent d’être instables, et l’instabilité politique pourrait s’ajouter à l’instabilité économique et sécuritaire. À mon sens, l’institution présidentielle, si elle est occupée par une personnalité au-dessus des partis, peut être à même d’offrir un peu de stabilité dans ce paysage d’incertitude."

MKN, "sacrifié" en 2012

Économiste chevronné, diplômé de la prestigieuse UCLA, en Californie, MKN a été ministre du Plan et du Développement régional entre 1990 et 1995, avant de rejoindre la Banque mondiale, à Washington, comme directeur Afrique du Nord et Moyen-Orient. Il est revenu en Tunisie après le départ de Ben Ali, en janvier 2011, pour devenir gouverneur de la BCT. Son profil de technocrate, rodé au fonctionnement des institutions internationales, lui permet de restaurer un minimum de confiance et d’éviter une fuite des capitaux et un effondrement du dinar, la monnaie tunisienne. Mais il est "sacrifié" en juillet 2012, au terme d’une séquence invraisemblable.

Humilié par l’extradition vers la Libye d’un ancien Premier ministre de Kadhafi qui avait trouvé refuge en Tunisie (Baghdadi Mahmoudi), le président Moncef Marzouki exige et obtient la tête de Nabli pour laver l’affront. Hamadi Jebali, le Premier ministre islamiste d’alors, qui avait signé le décret d’extradition de Mahmoudi contre l’avis du président, refuse, avant d’obtempérer finalement. MKN était le bouc émissaire parfait. Ancien ministre de Ben Ali, Sahélien, étiqueté "libéral" et dépeint, à grand renfort de démagogie, comme "l’homme de la Banque mondiale et du FMI", il symbolisait tout ce que Marzouki et ses partisans exècrent le plus.

Poussé à son corps défendant dans l’arène politique, l’ancien gouverneur se découvre un tempérament offensif et des ambitions.

Poussé à son corps défendant dans l’arène politique, l’ancien gouverneur se découvre un tempérament offensif et des ambitions. Il cultive ses réseaux et se rapproche de Nida Tounes, la formation de BCE, mais sans y adhérer formellement. Quand la rumeur de sa candidature à la présidentielle commence à prendre corps, au printemps 2014, beaucoup d’observateurs croient que MKN pourrait être "le candidat masqué" de Nida, dans l’hypothèse où BCE n’irait pas en raison de son âge.

D’autres, tout aussi nombreux, doutent ouvertement de son envie d’aller au bout, et s’imaginent qu’il veut faire monter les enchères pour négocier la primature ou un beau maroquin ministériel en échange de son désistement. L’entourage des deux hommes est pourtant formel : il n’y a jamais eu ni tractations ni deal.

En réalité, BCE et MKN sont objectivement en compétition, car ils se disputent le même segment électoral : les modernistes de la classe moyenne, attachés à la civilité de l’État, exaspérés par la gouvernance des islamistes et de leurs alliés du Congrès pour la République (CPR) et d’Ettakatol, et aspirant au retour à une certaine forme de pragmatisme tant politique qu’économique. Leur profil les classe plutôt à droite, mais les deux candidats bénéficient l’un et l’autre de soutiens venus de la gauche : une fraction de la gauche syndicale et indépendante, pour BCE, la gauche intellectuelle bourgeoise, proche d’Al-Massar, l’ex-Parti communiste, pour MKN.

Mais les ressemblances s’arrêtent là. Caïd Essebsi est un animal politique, qui dispose d’une force de frappe militante impressionnante, avec entre 70 000 et 100 000 membres revendiqués pour Nida Tounes. Nabli est un outsider indépendant, engagé dans une course contre la montre pour être prêt le jour J, le 1er novembre, date du démarrage de la campagne officielle.

Une équipe de choc

Installée dans une spacieuse villa du quartier de Mutuelleville, à Tunis, son équipe de campagne a des allures de start-up. Une quarantaine de permanents s’y activent, sous l’égide de Ziad Miled, le directeur de campagne, une ancienne tête pensante d’Ettakatol, passé avec armes et bagages à l’opposition en janvier 2013. Najla Chaar, ex-directrice de la communication d’Ooredoo (anciennement Tunisiana, télécommunications), supervise la communication du candidat, qui bénéficie des conseils personnalisés d’Amel Smaoui, journaliste, ancienne directrice des programmes de la radio Shems FM et de Telvza TV.

L’équipe politique de Nabli compte des transfuges de Nida Tounes, comme Noureddine Ben Ticha ou Tahar Belhassine. On y croise aussi des figures de la gauche, comme Maher Hnine (Al-Massar) et Kamel Jendoubi, l’ancien président de l’Instance supérieure indépendante pour les élections (Isie).

Enfin, il y a celui qu’on ne voit jamais mais dont tout le monde parle : Kamel Eltaïef, un sulfureux lobbyiste qui passe pour être la personnalité la mieux "réseautée" de Tunisie. Intime de Zine el-Abidine Ben Ali, cet homme d’affaires a fait la pluie et le beau temps entre 1987 et 1992, avant d’être mis sur la touche par Leïla Trabelsi, la seconde épouse de l’ex-président. Il est redevenu incontournable en janvier 2011, et son influence, réelle ou supposée, alimente depuis tous les fantasmes du microcosme. Eltaïef a prêté main-forte à BCE, mais est aujourd’hui en froid avec le leader de Nida Tounes…

En privé, certains cadres de Nida avouent redouter davantage l’impact d’un Mondher Zenaidi, ancien ministre de Ben Ali.

Ces appuis peuvent-ils faire pencher la balance ? "Mustapha Kamel Nabli a une bonne image auprès des élites, mais n’a pas d’assise populaire, contrairement à BCE, qui dispose d’une équation personnelle très forte", tempère un spécialiste de l’opinion. Du côté de Nida Tounes, on affecte une sérénité agacée. "Nous n’avons pas de temps à perdre avec ces polémiques, assène Saïd Aïdi, tête de liste du parti dans la circonscription de Tunis 2. Personnellement, j’ai trouvé le procédé du certificat médical mesquin et peu élégant. Il ne ressemble vraiment pas au Mustapha Kamel Nabli que j’ai connu. Et cela pourrait le desservir au final. Sa candidature ressemble pour l’instant à une bulle médiatique."

En privé, certains cadres de Nida avouent redouter davantage l’impact d’un Mondher Zenaidi, ancien ministre de Ben Ali, qui disposerait de plus de relais auprès de certaines bases populaires.

Le pays où tout le monde voulait être président

C’est un record mondial dont les Tunisiens se seraient bien passés, qui renvoie l’image d’une classe politique infantile, immature et avide : 75 candidats se sont déclarés pour la présidentielle du 23 novembre. Même si une vingtaine, au minimum, sera invalidée par l’Instance supérieure indépendante pour les élections (Isie), la Tunisie a toutes les chances de détrôner le Mali au Guinness Book des records de la politique (37 candidats avaient brigué la magistrature suprême en 2013).

Les conditions posées par la loi électorale – 10 parrainages de constituants ou 10 000 signatures de citoyens – n’ont manifestement pas découragé les prétendants. Presque tous les ténors seront de la partie, à commencer par les anciens opposants à Ben Ali, écartés de la course en 2009 par un amendement constitutionnel sur mesure (Ahmed Néjib Chebbi, Hamma Hammami et Mustapha Ben Jaafar).

Le président provisoire Moncef Marzouki tentera de rempiler. Mais tous devront partager l’affiche avec des candidats indépendants, à la notoriété confidentielle, des hommes d’affaires douteux, des hurluberlus plus ou moins sains d’esprit (Moufida Amdouni), un islamo-pédophile revendiqué (Bahri Jelassi, partisan de la polygamie et du mariage des fillettes de 13 ans), ainsi qu’avec l’ancien avocat de Belhassen Trabelsi, frère de l’ex-première dame honnie, Mehrez Boussayene ! Un seul poids lourd manquera à l’appel : Hamadi Jebali, l’ancien Premier ministre, qui a renoncé devant le manque d’enthousiasme et les calculs alambiqués de ses (ex ?)camarades d’Ennahdha. Ce n’est pas le moindre des paradoxes de cette élection décidément bien singulière.

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Samy Ghorbal, envoyé spécial à Tunis