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Cet article est issu du dossier «Maroc : l'appel du large»

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Économie

Immigration : Tanger, dernier arrêt avant l’Europe

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Vue de Tanger, un balcon sur la mer.

Vue de Tanger, un balcon sur la mer. © Wikimedia Commons

À Tanger, malgré une vaste campagne de régularisation, des milliers de clandestins subsahariens attendent d’embarquer pour l’Espagne. Venue du Liberia, Aissatu, elle, a fait le choix de rester. Reportage.

Rendez-vous est pris derrière la place du Petit-Socco. « À 20 heures, mon fils vous attendra à l’entrée de la médina », avait promis la femme au bout du fil. À l’heure dite, le gamin est là, au pied de l’ancienne légation américaine. Déluré, un peu débraillé, il s’enfonce sans hésiter dans le dédale de ruelles, apostrophe les vendeurs ambulants, avant de s’engager dans une venelle encore plus sombre et de refermer derrière lui une lourde porte en bois, sans même un regard aux fumeurs de crack assoupis dans le passage.

Dans la cour intérieure, Aissatu Barry fait cuire quelques oeufs durs sur un réchaud à gaz posé à même le sol. Son dîner. Et celui de ses cinq enfants, alignés devant la télé sur le matelas usé où ils dormiront plus tard. Voilà un peu plus d’un an que cette Libérienne, d’origine guinéenne et de passeport ivoirien, âgée de 35 ans mais dont le corps fatigué en paraît le double, s’entasse avec sa progéniture dans cette pièce d’une vingtaine de mètres carrés. Elle n’ira pas plus loin, contente déjà d’être sortie « de la forêt ».

Un an et demi passé sur les pentes du mont Gourougou, qui surplombe l’enclave espagnole de Melilla, à vivre dans des cartons, parmi un bon millier de migrants subsahariens aveuglés par les lumières si proches de l’Europe. « L’enfer du monde », pour Aissatu.

>> À lire : Racisme au Maghreb : les Noirs sont-ils des citoyens comme les autres ? et notre dossier spécial sur le racisme au Maghreb

Bataille rangée

Raflée avec ses enfants lors d’une opération de la police marocaine, elle a craint l’extradition vers Abidjan mais, grâce aux bons offices d’un prêtre espagnol, la famille débarque finalement à Tanger. En plein coeur de la vieille ville, quand les Subsahariens restent généralement près de l’aéroport, à Boukhalef.C’est dans ce quartier chaud qu’a été assassiné fin août un Sénégalais de 25 ans, au cours d’une bataille rangée entre des sans-papiers et de jeunes Marocains. La presse a parlé de « chasse ouverte aux Subsahariens ».

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Les associations de défense des droits de l’homme sont plus mesurées. « Dans une ville ouverte à tous les trafics comme Tanger, cela peut tout aussi bien être un règlement de comptes entre bandes mafieuses », avance un travailleur social. Aissatu Barry confirme : les bars clandestins, la prostitution organisée, l’argent versé par les migrants en transit, « prêts à payer 3 800 euros pour s’entasser à 60 dans un Zodiac de 7 m ».

ls seraient plus d’un millier aujourd’hui à squatter Boukhalef, soit près de 20 % de la population de ce quartier très populaire. « Les Subsahariens deviennent trop visibles, trop exigeants pour certains Tangérois », observe un journaliste local.

Méfiance et ressentiment grandissent entre les communautés. « Les habitants de Boukhalef exigent le départ des migrants, alors qu’ils vont devoir, au contraire, apprendre à cohabiter avec eux », estime la représentante d’une association de défense des droits de l’homme.

« Matek »

La campagne exceptionnelle de régularisation lancée par Rabat cette année semble avoir créé un « appel d’air », selon plusieurs observateurs.Les estimations des services marocains parlent de près de 30 000 clandestins, d’une centaine de nationalités, massés actuellement entre le cap Spartel et Nador, dans le nord du pays. À peine la moitié d’entre eux ont rempli la demande de régularisation offerte par les autorités. « Ils ne veulent pas rester ici.

Dès qu’ils en ont l’occasion, ils prennent un matek [nom de code pour désigner un Zodiac] et tentent leur chance en direction de l’Espagne », regrette Aissatu Barry. Désormais régularisée, elle a fait le choix de rester. Et elle voudrait tant convaincre ses « frères » d’en faire autant. « Notre avenir est peut-être ici », veut-elle croire en regardant ses enfants jouer avec ceux des voisins, tous marocains.

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