Société

Et si on liquidait l’Afrique ?

Ebola, sida, cyber-arnaques, rapts ou immigration clandestine : à en croire les « spécialistes » autoproclamés, le continent serait le géniteur des problèmes les plus graves de l’Humanité. Est-ce avec les a priori qu’il faut en finir ou avec l’Afrique elle-même ?

Mis à jour le 6 octobre 2014 à 14:02

L’oeil de Glez. © Glez

Si octobre n’était pas, en 2014, le mois de la quête spirituelle, il serait permis de se demander si le Tout-puissant n’a pas concentré en Afrique toutes les tares imaginées par son pendant diabolique. Pour peu qu’on ingurgite avec crédulité les analyses de pseudo-spécialistes qui nourrissent (et que nourrit) la pensée populaire occidentale, le continent noir mériterait la triste distinction de fléau intégral. Pas besoin de creuser longtemps : des rodomontades autorisées aux forums sur internet jaillissent une bonne dizaine de reproches récurrents, faciles à jeter à la cantonade…

  • L’Afrique serait insalubre. Les Occidentaux paranoïaques n’ont pas fini de cauchemarder sur un virus hémorragique aussi volatile qu’une horde de zombies que le site américain "Science" publie une étude de l’université britannique d’Oxford sur l’origine du Sida. "Anus" horribilis présumé de la pandémie : la République démocratique du Congo…
     
  • L’Afrique serait arnaqueuse. Sinon pourquoi deux Guinéens viennent-ils d’être gardés à vue à Douai, dans le nord de la France, pour avoir voulu payer leurs emplettes avec un billet de 500 euros ?…
     
  • L’Afrique serait corrompue, les biens y étant soit non acquis (par les va-nu-pieds faméliques) soit mal acquis (par leur classe supérieure). Un a priori qui devait rassurer sur l’authenticité du billet "guinéo-ch’ti" de 500 euros, mais inquiéter sur son origine censément mafieuse…
     
  • L’Afrique serait pique-assiette. Y évolueraient d’invétérés parasites organisant leurs existences aux crochets de frères qui vivraient aux crochets de cousins qui vivraient aux crochets de parents éloignés bien placés qui vivraient aux crochets d’une diaspora qui vivrait aux crochets de prestations sociales étrangères usurpées. "Les étrangers viennent en France parce que les prestations sociales y sont plus élevées", rappelait jeudi l’ex-futur ou futur-ex président Nicolas Sarkozy au Figaro magazine. Les profiteurs en chef auraient même offensé une brochette de prix Nobel par pure cupidité sinophile…
     
  • L’Afrique serait bête car analphabète. Ses limites intellectuelles ne seraient compensées que par une force physique indécente à force d’être spectaculaire, qu’il s’agisse de la taille moyenne du membre viril ou de la prédisposition d’un mollet à briller sur les stades…
     
  • L’Afrique serait misogyne, ne laissant à la femme pourtant courageuse ni intégrité des organes sexuels, ni perspectives professionnelles comparables aux mâles dominants.
     
  • L’Afrique serait puérile. Crédules et superstitieux, les "nègres" du continent seraient de grands enfants qui inspireraient une jovialité agréable, avant de dévoiler le manque de maturité qui explique que cette partie du monde ne soit pas suffisamment "entrée dans l’Histoire" …
     
  • L’Afrique serait violente. Qu’il se tourne vers l’Est, l’Ouest, le Nord ou le Sud, le pacifiste pleure face à Boko Haram, Al-Shabbaab, Jund al-Khalifa ou l’Armée de résistance du Seigneur. Le continent serait un anachronique suppôt du Moyen-âge.
     
  • L’Afrique serait dépravée. Les prudes occidentaux se laisseraient-ils exceptionnellement aller à quelque expérience sulfureuse si le lupanar touristique africain n’était pas évoqué dans des témoignages médiatiques sur le libertinage de Marrakech, la dépravation de la Grand Baie mauricienne, les amours prépubères de Banjul ou la débauche de Monbasa ? Les gens du Nord, eux, ont au moins la décence de ne pas alimenter, par leur copulation débridée, une démographie incontrôlable…
     
  • Car l’Afrique, enfin, serait irresponsable. Au lieu de surfer avec courage sur les taux de croissance enthousiasmants de leurs P.I.B., les ressortissants du continent n’auraient de cesse de glisser sur les flots méditerranéens, de s’écraser le minois sur les grillages de frontières européennes, non sans avoir peuplé leurs cours d’origine de mouflets difficiles à nourrir. L’ambition d’un développement modeste laisserait la place aux fantasmes de smartphones connectés à haut débit…

Face à ce tableau d’horreur non-exhaustif, certains tentent de repousser le plus loin possible toute manifestation de l’identité africaine (sauf dans le spectacle d’un terrain de football ou dans le parfum de l’or noir). Plus radicaux, d’autres ne dédaigneraient pas qu’on efface une bonne fois pour toute cette zone géographique à problèmes.

Gageons que l’on prie, ici ou là, pour qu’un astéroïde fonde sur la planète bleue, dessinant une trajectoire certainement influencée par l’aspirateur à cataclysmes que représente le trou noir africain. Mais attention, la mauvaise volonté instinctive du continent noir pourrait dérouter la météorite vers des contrées moins blâmables. Et ça serait encore de la faute de l’Afrique…

L’afropessimisme n’est pas interdit, ni aux journalistes américains documentés qui rédigent une "Négrologie", ni aux artistes africains légitimes qui rappent "Peine perdue". Si refuser la pensée unique, c’est refuser un afropessimisme systématique, c’est aussi réfuter le refus catégorique de l’afropessimisme et sa pudeur aussi mal placée que stérile.

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Par Damien Glez

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