Politique

Cinquante nuances de gouvernance, selon l’indice Mo Ibrahim

TPG s'associe avec Satya Capital, fondée par Mo Ibrahim. © Bruno Levy/The Africa CEO Forum

La Fondation Mo Ibrahim, qui a passé au crible 52 pays africains, peint un tableau contrasté qui invite à la vigilance. Oui, le continent fait des progrès indéniables. Mais, même chez les meilleurs élèves, les acquis restent fragiles.

Mo Ibrahim, le milliardaire anglo-soudanais, ne doit pas être très content, lui qui proclame à qui veut l’entendre qu’"il n’y a rien, absolument rien, de plus important pour le développement de l’Afrique que la bonne gouvernance", c’est-à-dire "la mise à disposition des biens politiques, sociaux et économiques qu’un citoyen est en droit d’attendre de son État". Or l’indice 2014 que sa fondation a publié, le 29 septembre, n’est pas tout à fait à la hauteur de ses espérances. Au point que sa directrice exécutive, Nathalie Delapalme, conseille de rester "afroréaliste et afrovigilant" face aux résultats mi-figue mi-raisin des 95 indicateurs qui mesurent la qualité de cette gouvernance.

Quelle est l’étendue géographique et technique de l’indice Ibrahim 2014 ? Il couvre toute l’Afrique à l’exception du Soudan et du Soudan du Sud, dont les statistiques ne sont pas encore fiables trois ans après la séparation du pays en deux. Avec l’aide des données de 28 institutions indépendantes (ONU, Banque mondiale, Banque africaine de développement…), il s’appuie sur quatre catégories de critères : sécurité et État de droit (la protection du citoyen), participation et droits de l’homme (les droits politiques et sociaux), développement économique durable (les conditions de la croissance) et développement humain (la protection sociale, l’éducation et la santé).

Les statistiques variant peu d’une année à l’autre, la Fondation Mo Ibrahim a décidé de comparer la période 2009-2013 à la période 2005-2009 afin de dégager les constantes ou les inversions de tendance. Cela fait apparaître deux Afrique, l’une qui rit et l’autre qui pleure. Un tableau contrasté et parfois surprenant qui met à mal l’image d’eldorado que certains analystes donnent du continent.

>> Lire aussi : Indice Mo Ibrahim, l’excellence n’a pas de prix

L’Afrique qui rit

On ne s’étonnera pas que le classement général de l’indice 2014 distingue une fois de plus les mêmes cinq premiers de la classe : Maurice, Cap-Vert, Botswana, Afrique du Sud et Seychelles. Ni que l’Afrique australe caracole en tête. Si l’on entre dans le détail des cinq dernières années, on constate que 39 pays sur 52 ont progressé (dans une fourchette comprise entre 0,1 et 7,8 points) et que treize se sont améliorés dans les quatre catégories : Côte d’Ivoire, Guinée, Zimbabwe, Rwanda, São Tomé et Príncipe, Kenya, Sierra Leone, Lesotho, Liberia, Zambie, Congo, Tchad et Gabon.

Les avancées les plus spectaculaires ont été réalisées par la Côte d’Ivoire, qui a gagné six places en cinq ans.

Les avancées les plus spectaculaires ont été réalisées par la Côte d’Ivoire, qui a gagné six places en cinq ans. Sur l’ensemble du continent, ce sont la participation à la vie politique et les droits de l’homme qui s’améliorent le plus. Incontestablement, la démocratie progresse. La santé, les traitements contre le sida, la réduction des tensions aux frontières et la lutte contre les violences faites aux femmes font partie des bons points relevés par l’indice.

L’Afrique qui pleure

Les progrès globaux ont été moins importants entre 2009 et 2013 qu’entre 2005 et 2009. Certes, la crise mondiale est passée par là, mais la tendance est inquiétante, car elle contredit en partie les statistiques qui créditent depuis dix ans l’Afrique d’une croissance forte et soutenue. L’emploi n’est pas au rendez-vous pour autant… Par ailleurs, tout en affichant de belles performances globales, les cinq champions cités plus haut enregistrent une dégradation de leurs résultats dans au moins une des quatre catégories.

Par exemple, Maurice fait moins bien en matière de sécurité et de règles de droit, et le Botswana trébuche en termes de développement économique durable. Ces faux pas rappellent opportunément que rien n’est acquis.

Sans surprise, les cinq cancres de l’Afrique sont des pays où géographie, climat, dictatures et conflits armés réduisent à peu de chose le développement et la démocratie : Guinée-Bissau, Tchad, Érythrée, Centrafrique et Somalie – mais est-ce encore un État ? Le Printemps arabe (l’Afrique du Nord est en régression), les guerres plus ou moins civiles et divers troubles ont fait dégringoler cinq pays dans le classement général. L’Égypte perd 8 points, la Libye 7,4, la Guinée-Bissau 6,8, la Centrafrique 6,2 et le Mali 5,7.

Les mauvais points concernent la "sécurité individuelle et l’État de droit", la lutte contre la corruption, la solidité des banques et l’égalité professionnelle entre les sexes.

Jusqu’en 2009, c’était la catégorie "développement économique durable" qui tirait vers le haut la gouvernance des pays africains. Ce moteur est en train de freiner sous l’effet du ralentissement de la demande adressée à l’Afrique par l’Europe et l’Amérique, que n’a pu compenser la vigueur des échanges et des partenariats avec la Chine et avec l’Inde.

La catégorie "sécurité individuelle et État de droit" montre quant à elle une tendance préoccupante à la dégradation, sous l’effet d’une poussée des agressions diverses aux personnes et aux biens. D’autres mauvais points sont attribués concernant la lutte contre la corruption, la solidité des banques et l’égalité professionnelle entre les sexes.

À quand un leader modèle ?

On attend maintenant avec intérêt de savoir si la Fondation Mo Ibrahim décernera en décembre ou en janvier prochain son "prix du leadership d’excellence", réservé à un ancien chef d’État ou de gouvernement africain. Les critères de choix sont exigeants. Pour en être digne, il faut avoir été élu démocratiquement, avoir quitté ses fonctions au cours des trois dernières années, avoir respecté la durée de mandat prévue par la Constitution et avoir amélioré la gouvernance de son pays selon l’indice Ibrahim.

Depuis 2011, le prix n’a jamais été décerné. Si la fondation persistait dans cette abstention, cela confirmerait que la gouvernance africaine a encore de grands progrès à réaliser pour contribuer pleinement à la croissance et au recul de la pauvreté.

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