Politique

Belgique : itinéraire d’un jihadiste converti

Né dans la banlieue de Bruxelles, Sami est parti il y a deux ans combattre en Syrie. Sans prévenir ses proches. Véronique, sa mère, raconte.

Mis à jour le 7 octobre 2014 à 16:35

Jejoen Bontinck, 19 ans, est un repenti de Sharia4Belgium. © NICOLAS MAETERLINCK / AFP

Rapportée au nombre de ses habitants, la Belgique est le premier pourvoyeur occidental de jihadistes en Syrie. Le procès de plusieurs membres de la cellule Sharia4Belgium, qui s’est ouvert le 29 septembre à Anvers, a commencé à faire la lumière sur les méthodes de recrutement et sur les filières mises en place dans le royaume. Véronique a été l’une des premières Belges à voir son jeune fils converti à l’islam partir faire le jihad en Syrie. Avec d’autres parents, elle a créé en mars 2013 un collectif des parents concernés afin d’interpeller les autorités.

À Laeken, dans la banlieue de Bruxelles, une cinquantaine de jeunes ont ainsi largué les amarres. Le chômage, l’impression d’être rejeté par la société, le véritable lavage de cerveau infligé par des prédicateurs radicaux… Tout cela a contribué à leur coup de folie. "Mon fils distribuait des repas pour le compte du Resto du Tawhid ["l’unicité"], une association dirigée par Jean-Louis Denis, raconte Véronique. J’étais fière de lui, j’ignorais que c’était l’antichambre de la radicalisation."

Jean-Louis "le soumis" est un prédicateur converti. Affilié à la cellule islamiste Sharia4Belgium de Fouad Belkacem, il a été arrêté et inculpé en décembre 2013 pour avoir entraîné de jeunes musulmans au maniement des armes et organisé leur départ en Syrie. Jejoen Bontinck, un "repenti" de Sharia4Belgium, est actuellement jugé à Anvers, ce qui agace beaucoup Véronique : "Ce procès n’arrange rien, estime-t-elle. À part prendre des mesures répressives, que font les pouvoirs publics ? Ils semblent dire "restez là-bas, ne revenez surtout pas". Stigmatiser et juger ces jeunes n’est pas la solution. On néglige l’aspect sectaire de ces mouvements. Mieux vaut travailler sur l’emploi, les activités périscolaires, l’éducation."

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Les policiers ne l’ont pas prise au sérieux

À la fin du mois, cela fera deux ans que Véronique n’aura pas vu Sami, son fils, qui avait 23 ans au moment de son départ. Quand elle s’est rendue au commissariat pour signaler sa disparition, les policiers ne l’ont pas prise au sérieux : "Il a sûrement eu un béguin pour une fille…" Elle se repasse en boucle les signes qui auraient dû l’alerter : "Un jour, il a résilié son abonnement téléphonique. Un autre, il a fait un tas d’examens médicaux. Quand j’ai découvert son appartement vide, j’ai tiqué. Je savais qu’il rêvait de vivre en terre d’islam, mais j’étais à mille lieues de penser qu’il partirait en Syrie." C’est pourtant bien ce qu’il a fait, via la Turquie, avec quelques amis.

Avant sa conversion à l’âge de 14 ans, Sami était un enfant secret et très pieux – mais la religion catholique ne lui convenait pas. "Je ne me suis pas opposée à sa conversion, raconte sa mère. Vers 18 ans, il a commencé à se radicaliser, à changer physiquement. Je lui demandais seulement de se montrer plus indulgent avec sa soeur, à qui je donnais une éducation à l’européenne." Sami vivait reclus avec ses amis musulmans, s’abreuvait de jeux vidéo et s’investissait dans sa mosquée.

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En Syrie, tous ces jeunes trouvent un sens à leur vie et y fondent souvent une famille. Sami, qui est resté en contact avec sa mère, a fini par rejoindre Daesh et n’en éprouve aucun regret. Au cours des premiers mois, il a peut-être été tenté de revenir, mais ce n’est plus d’actualité. En mars 2013, il a reçu une balle dans le dos et a vu mourir un ami d’enfance. En juin de cette année, il en a perdu un second, avec qui il avait pris la route fin 2012.

"Sami m’a dit qu’il était content pour lui, qu’il était mort en martyr, soupire Véronique. C’est incroyable, ils sont complètement fanatisés." La veille de l’interview, Sami lui a laissé un message. Il lui a expliqué que les frappes aériennes gênaient la connexion et qu’il donnerait moins souvent de ses nouvelles. "Je lui ai quand même demandé de me donner un signe de vie de temps en temps."

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D’où viennent-ils ? Que font-ils ?

À en croire Gilles de Kerchove, le coordinateur de l’Union européenne pour la lutte contre le terrorisme, les jihadistes de l’UE en Syrie et en Irak seraient "environ trois mille". La plupart sont originaires de France, du Royaume-Uni, d’Allemagne, de Belgique, des Pays-Bas, de Suède et du Danemark, mais quelques-uns viennent d’Espagne, d’Italie, d’Irlande et désormais d’Autriche. Entre 20 % et 30 % de jihadistes étrangers sont aujourd’hui rentrés chez eux. S’agissant des seuls Français, 930, dont 60 femmes, participent au jihad en Syrie, 180 en sont repartis et 36 y sont morts.