Culture

Stanboulmania en Tunisie sous l’influence du feuilleton turc « Harim Sultan »

Fini les bijoux berbères et les tenues traditionnelles pour les grandes occasions. Dorénavant, c’est un style turc bien particulier qui séduit les Tunisiennes… Succès du feuilleton turc « Harim Sultan » oblige !

Mis à jour le 9 octobre 2014 à 19:48

La conquête de Soliman le Magnifique par Roxelane fascine toujours autant. © Emre Gologlu/Nessma TV

Que ceux qui croyaient que la Tunisie n’était plus sous influence ottomane depuis 1881 se détrompent ! Ce n’est pas tant le modèle turc cité en exemple par les islamistes tunisiens qui suscite l’engouement du public mais un feuilleton historique qui tient en haleine tout le pays. Diffusés depuis mars 2013 par Nessma TV, les 95 épisodes de Harim Sultan, créé en 2011 par Meral Okay et produit par Timur Savci, font un tel tabac que la chaîne raflait, selon un sondage Sigma, 31,2 % des audiences en mai dernier.

Le succès était escompté : avant la Tunisie, plus de 26 pays, surtout arabes et asiatiques, avaient déjà acheté le format, faisant engranger à la Turquie pas moins de 65 millions de dollars (51 millions d’euros) de recettes à l’export, dont 1 million aurait été acquitté par Nessma TV. Sur fond d’intrigues de palais, l’histoire d’amour et de pouvoir entre Soliman le Magnifique et sa favorite Roxelane a provoqué une telle addiction des télé­spectateurs tunisiens que Nabil Karoui, patron de Nessma TV, l’a utilisée pour faire pression sur l’autorité de régulation audiovisuelle (Haica). Lors des négociations du cahier des charges des chaînes, qui n’allaient pas dans le sens qu’il souhaitait, il a menacé tout simplement de suspendre la diffusion de la série…

Pourtant, la vie de Soliman, largement retranscrite, contée et étayée, n’est pas inconnue. Mais sa subtile conquête par Roxelane, qui va s’imposer comme son unique épouse en éliminant ses rivales et ses détracteurs, fascine toujours. En moins d’un an, une véritable "stanboulmania" a déferlé sur la Tunisie. À tel point que Nour Chiba, un chanteur de variétés, a donné à son dernier album le titre de la saga tandis que Faouez, un animateur connu pour son ironie, a adopté le pseudo de Faouez el-Sultan pour une émission radio.

Turkish Touch

La Turkish touch est partout, jusque dans les souks. La médina de Tunis prend des allures de grand bazar avec ses longues robes en velours brodé, ses voiles soyeux, et ses imposants colliers d’émeraudes, de rubis en toc et d’énormes cabochons de plastique coloré… "Ce ne sont pas des tenues de carnaval, explique un propriétaire de magasin qui a relégué au fond de sa boutique les traditionnels bijoux berbères en argent.

Lors des cérémonies, notamment des mariages, les Tunisiennes n’hésitent pas à se transformer en odalisque le temps d’une soirée.

Les clientes en raffolent, toutes veulent avoir au moins leur parure "Harim Sultan"." Lors des cérémonies, notamment des mariages, les Tunisiennes n’hésitent pas à se transformer en odalisque le temps d’une soirée. "Il y a dix ans, elles étaient séduites par les saris indiens et le clinquant de Bollywood. Aujourd’hui, la Turquie est à la mode, d’autant que le style "Harim Sultan" est chic et s’accorde élégamment avec le port du voile", précise Hager, une couturière des beaux quartiers.

Un concentré de romanesque

Cette appropriation devrait faire plaisir au créateur des costumes, Serdar Basbug, alors que les parlementaires turcs ont jugé le contenu de la série si fantaisiste et indigne du 10e sultan de la dynastie ottomane qu’ils ont obtenu, en novembre 2013, l’arrêt de la diffusion. Une telle excommunication télévisuelle déclencherait un drame social en Tunisie !

"On apprend l’histoire en rêvant. Les acteurs, les décors et les costumes sont tous magnifiques. Avec ce je-ne-sais-quoi, d’à peine suggéré, au goût de défendu et d’opulence. C’est un concentré de romansiyya ["romanesque"] dont les Arabes sont si friands", confie Selima, qui, tous les jours, se coupe du monde pendant une heure pour suivre les machinations de trois cents superbes courtisanes en quête des faveurs du sultan.

"Avec une fiction bâtie sur une histoire vraie, qui mêle amour et pouvoir sur fond d’émergence d’une grande puissance, on a tous les ingrédients pour un blockbuster du petit écran, analyse le réalisateur Walid Tayaa. Il n’en faut pas plus pour raviver notre penchant pour les intrigues à huis clos. Cette mentalité sommeille en nous comme un vestige culturel. Les différentes adaptations actuelles autour des Borgia sont dans la même veine." Soliman et Roxelane sont morts depuis bien longtemps, mais la saga continue. À partir de 2015, une nouvelle saison suivra les péripéties de leurs descendants.