Culture

Prix Nobel de littérature : Patrick Modiano, la mémoire vive récompensée

Toujours en quête du passé, l’écrivain français Patrick Modiano a reçu à 69 ans la prestigieuse distinction.

Mis à jour le 10 octobre 2014 à 17:57

L’écrivain Patrick Modiano. © AFP

Comme chaque année, ou presque, les paris allaient bon train et les bookmakers ressortaient à l’envi les mêmes noms de leurs chapeaux : le Kényan Ngugi wa Thiong’o, le Japonais Haruki Murakami, l’Algérienne Assia Djebar ou encore le Syrien Adonis étaient en mesure de récolter le million de dollars du prix Nobel de littérature. Eh bien non, pour la quinzième fois dans l’histoire et six ans après Jean-Marie Gustave Le Clézio, c’est le Français Patrick Modiano, publié lui aussi chez Gallimard, qui obtient la récompense suprême cette année.

Écrivain de l’adolescence et des horizons lointains, Le Clézio est né en 1940, mais a été surtout marqué par l’atmosphère qui régna en France durant la guerre d’Algérie. Il semble que Patrick Modiano soit, lui, né un peu avant sa naissance… Un document officiel atteste bien sûr qu’il a vu le jour le 30 juillet 1945 à Boulogne-Billancourt, en banlieue parisienne, mais depuis qu’il écrit, avec grâce et précision, Modiano ne cesse d’explorer cette période fondamentale pour la France qu’est l’Occupation (1940-1945). L’auteur de Dora Bruder (1997) et de Rue des boutiques obscures (prix Goncourt 1978) est une sorte de trait d’union entre la France contemporaine et ces cinq années troubles que le mensonge gaullien chercha à effacer des mémoires et qui demeurent aujourd’hui aussi dévastatrices qu’un secret de famille.

Modiano est né avant de naître, dans l’histoire tortueuse, louche et peuplée de mystères de ses parents.

Enquêteur minutieux, pour ne pas dire obsessionnel, Modiano est né avant de naître, dans l’histoire tortueuse, louche et peuplée de mystères de ses parents. Difficile de résumer ce qu’il s’acharne à explorer depuis ses premiers livres publiés à la fin des années 1960, mais la vie de ses géniteurs est un condensé des contradictions d’un pays qui collabora allègrement avec l’occupant nazi. D’origine juive, son père, Albert Modiano, fut contraint d’entrer dans la clandestinité… mais parvint néanmoins à s’enrichir dans des affaires florissantes liées, sans nul doute, au marché noir. Sa mère était, quant à elle, une jeune première flamande nommée Louisa Colpeyn – guère présente auprès de ses deux garçons.

Passé énigmatique, personnages louches, l’enfance ballottée de Patrick Modiano est un terreau essentiel auquel il revient sans cesse, en rêveur somnambule plus qu’en historien, cherchant à retrouver une certaine densité de l’air plutôt qu’à établir des faits à la manière des historiens, comme si la mort de son frère Rudy à l’âge de 10 ans l’avait éloigné d’un réel étouffant. Étrange mise en abyme que de constater que la fiche Wikipédia consacrée au nouveau Nobel renvoie plus de 60 fois à un texte (Un pedigree, 2005) dont il déclarait au quotidien Libération : "Ce n’est pas vraiment autobiographique. C’est plutôt pour me débarrasser de certaines choses qui m’avaient été imposées, des corps étrangers dont je n’étais pas responsable. Comme le pedigree d’un chien, sur lequel on voit ses parents. C’est un peu horrible de dire que vous considérez vos propres parents comme des corps étrangers, mais…"

Mes phrases doivent être trouées de silence.

En pur romancier qui se tient à l’écart de toute théorie – contrairement à nombre d’auteurs de sa génération – Modiano, qu’une légende tenace dit taiseux, déclare aussi : "Mes phrases doivent être trouées de silence." Le comité Nobel affirme l’avoir récompensé pour "l’art de la mémoire avec lequel il a évoqué les destinées humaines les plus insaisissables et dévoilé de monde de l’Occupation". Avec son exigence extrême du mot juste à sa place exacte, qui fait de ses rares interviews des moments d’anthologie, Modiano aurait plutôt avancé : "J’ai toujours tâtonné autour de l’amnésie, un thème traité en littérature par Giraudoux et Anouilh et qui m’avait surtout frappé dans les films noirs américains."

Les livres de Modiano s’oublient, reviennent en mémoire, se mélangent comme de lointains refrains, formant une géographie ensorcelante dont la violence n’est pas absente. L’auteur ne marche pas vers un lieu de rendez-vous, il déambule, hésite, change de trottoir, revint en arrière. Souvent, la question lui est posée de son rapport au roman policier. À Télérama, il répondait : "À la fin d’un roman policier, il y a une explication, une résolution. Cela ne convient pas quand on veut, comme moi, décrire un passé morcelé, incertain, onirique. D’ailleurs, je n’écris pas vraiment des romans au sens classique du terme, plutôt des choses un peu bancales, des sortes de rêveries, qui relèvent de l’imaginaire."

Auteur de quelques chansons, Modiano a aussi écrit plusieurs scénarios, dont celui de Lacombe Lucien, avec le réalisateur Louis Malle, qui illustre bien les prétentions à l’héroïsme de la France – et sa plongée dans les eaux noires de la collaboration. Évitant tout moralisme, l’ancien protégé de Raymond Queneau est peut-être aujourd’hui le meilleur explorateur des zones interlopes de la conscience française, entre défaillances mémorielles et retour du refoulé.

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Dernier livre publié : Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, de Patrick Modiano, Gallimard, 146 pages, 16,90 euros