Politique

Forces irakiennes : l’armée des ombres

Désorganisées, mal formées, livrées à elles-mêmes, les forces de sécurité nationales irakiennes essuient déroute sur déroute face aux jihadistes de l’État islamique.

Mis à jour le 21 octobre 2014 à 18:23

Tire de mortier contre des positions jihadistes, le 7 septembre au nord de Bagdad. © Stringer/Anadolu Agency

"Alliés !" ont cru les sentinelles du camp de Saqlawiya en voyant surgir un Humvee conduit pied au plancher par un homme en uniforme de l’armée irakienne. À peine entré dans l’enceinte, le cheval de Troie infernal bourré d’explosifs s’est dissous dans une formidable déflagration, dévastant la base et semant la confusion parmi le millier d’hommes chargés de tenir cette position stratégique à 50 km de Bagdad, proche de la ville de Fallouja, contrôlée depuis le début de l’année par les troupes de l’autoproclamé État islamique (EI).

Assailli sur trois côtés, le camp est tombé en moins de deux heures aux mains des jihadistes. Deux cents militaires seraient parvenus à prendre la fuite, mais les corps de dizaines de leurs frères d’armes ont jonché le camp et ses alentours.

Glorifiant le sacrifice du chauffeur martyr saoudien, les jihadistes annonçaient avoir occis plus de trois cents ennemis au cours de l’assaut. Pendant cinq jours, la base avait tenu le siège, essuyant une averse d’obus, adjurant le commandement militaire d’envoyer des vivres, des munitions, des renforts. En vain. "Saqlawiya a été un désastre, se navre le député Ibrahim Bahr-Uloum. Les forces irakiennes n’ont pas été suffisamment organisées pour mener le combat. Elles manquent de renseignements, d’appui logistique et de soutien local."

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La corruption érigée en discipline

C’était le 21 septembre. Une déroute emblématique de la déliquescence des forces armées irakiennes, alors que ne cesse de croître la menace de l’EI. Trois mois auparavant, le même camp avait déjà été pris par les jihadistes, usant de la même tactique et sans que ses défenseurs obtiennent le moindre secours de leur hiérarchie. À la même période, Mossoul passait sous le contrôle de quelques milliers de combattants de l’EI, dont l’offensive éclair s’était soldée par la débâcle des 30 000 soldats qui défendaient la grande cité du Nord. Les officiers supérieurs avaient été les premiers à se débander.

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"Jusqu’à présent, quelques généraux incompétents ont été envoyés à la retraite, mais ce dont nous avons besoin c’est d’une refonte radicale des forces de sécurité", commente Mowaffaq al-Rubaie, ancien conseiller pour la sécurité nationale. Depuis l’invasion américaine de 2003 et la dissolution de l’armée de Saddam Hussein, les 25 milliards de dollars d’équipements de pointe octroyés par les États-Unis et des années de formation n’ont pas suffi à constituer des forces capables de résister à la détermination des jihadistes, aguerris par leurs combats contre les troupes américaines, évacuées fin 2011, puis contre l’armée d’Assad en Syrie.

Satrape autoritaire écarté en août dernier, l’ex-Premier ministre Nouri al-Maliki s’était arrogé les portefeuilles de la Défense et de l’Intérieur. Plus soucieux d’assurer sa position que la protection de la nation, il s’était évertué à nommer aux postes clés des clients plutôt que des officiers compétents. La corruption a été érigée en discipline, et nombre de soldats, conscients de la faiblesse de l’appareil militaire, ont fini par se rendre à leurs postes avec des habits civils sous leurs uniformes pour pouvoir s’effacer discrètement en cas d’attaque. En dépit de leur bravoure, les peshmergas kurdes comme les insurgés syriens ne parviennent pas à tenir en échec les hommes du "calife".

Sans troupes efficaces au sol, les bombardements aériens menés depuis août par la coalition ont peu de chances d’aboutir à l’anéantissement de l’EI. Or, a souligné le général Martin Dempsey, chef d’état-major interarmées américain, 26 des 50 brigades de l’armée irakienne (350 000 hommes) seraient incapables de collaborer efficacement avec les États-Unis, les autres devant impérativement être mieux entraînées et mieux équipées. Les experts estiment que la reconstitution de l’armée irakienne prendra deux à trois ans. Un répit qui, au rythme de leurs conquêtes actuelles, pourrait permettre aux jihadistes de mettre à genoux l’ensemble du Moyen-Orient.