Politique

Brésil : Dilma Rousseff, surprise du chef

Les sondages la donnaient battue au second tour de la présidentielle par la socialiste Marina Silva. Ils se sont lourdement trompés. Avec 41,6 % des suffrages au premier, Dilma Rousseff est bien placée pour conserver son fauteuil.

Par - Rahabi Ka, à Rio de Janeiro
Mis à jour le 24 octobre 2014 à 12:08

Dilma Rousseff en campagne pour le second tour, le 9 octobe. © Raul Spinasse / AFP

Marina Silva paraissait avoir les meilleures chances de l’emporter. Les spécialistes parlaient de tsunami, de tempête politique pour qualifier son irruption dans la course à la présidence après le décès accidentel du candidat socialiste Eduardo Campos. Pour de nombreux électeurs, l’ex-ministre de l’Environnement de Lula incarnait le renouveau.

Le changement n’aura pas lieu. Silva fait certes un peu mieux qu’en 2010 au premier tour de scrutin (21,3 %, contre 19,3 %), le 5 octobre, mais elle ne se classe qu’en troisième position derrière Dilma Rousseff, la présidente sortante (41,6 %), et Aécio Neves, le candidat de la droite (33, 6 %), et ne participera donc pas au second tour, le 26. Une fois encore, elle déjoue tous les pronostics. Mais dans le mauvais sens. Il y a quatre ans, son score était un exploit : personne n’imaginait qu’elle puisse jouer dans la cour des grands. Cette fois, il est une terrible déception. Comment expliquer ce spectaculaire désaveu ?

Les jeunes voyaient en elle une troisième voie

Silva paraissait capable de séduire des électeurs de tous bords politiques et de toutes origines sociales avec un discours "au-dessus des querelles partisanes". Les déçus du Parti des travailleurs (PT) mais aussi les jeunes, qui avaient massivement manifesté leur colère en juin 2013, voyaient en elle une possible troisième voie entre le PT et le Parti social-démocrate du Brésil (PSDB, droite), les deux partis qui se partagent le pouvoir depuis vingt ans. Fascinées par son parcours atypique dans un pays encore très marqué par les inégalités sociales – Noire née en Amazonie dans une famille pauvre, elle ne fut alphabétisée qu’à l’âge de 16 ans -, les classes populaires semblaient la soutenir.

Membre de l’Assemblée de Dieu, une Église pentecôtiste, elle était, croyait-on, en mesure de séduire tant les conservateurs de la droite évangélique, qui voyaient en elle un rempart contre le mariage homosexuel et l’avortement, que les jeunes urbains. Sa coiffure basique et ses bijoux faits de graines naturelles tranchent il est vrai avec le style de Dilma Rousseff et celui d’Aécio Neves, qui ont l’un et l’autre eu recours à la chirurgie esthétique avant de se lancer dans la campagne.

Las, son image de "sainte", comme la surnomment ses détracteurs, s’est dégradée à mesure que se précisait sa proximité avec l’industrie agroalimentaire et les milieux bancaires. Son discours néolibéral – sur l’autonomie de la Banque centrale, par exemple – a fini par refroidir une partie de la classe moyenne. Pas facile d’être économiquement de droite et socialement très à gauche !

D’autant que Silva a multiplié maladresses et changements de cap. Elle a par exemple prôné le recours au nucléaire avant de se rétracter. Dans une première version de son programme, elle se disait favorable au mariage homosexuel et à la criminalisation de l’homophobie. Vingt-quatre heures plus tard, elle était contre. Ses adversaires l’accusent d’avoir cédé aux pressions du très influent pasteur Silas Malafaia.

Celui-ci l’a en effet sommée, via Twitter, de faire machine arrière sur les droits des homosexuels : "Si d’ici à lundi Marina ne prend pas de décision, elle aura droit au pire discours que j’aie jamais consacré à un candidat à la présidence." Ce virage à 180 degrés a fait scandale chez les électeurs laïques et chez certains responsables politiques effrayés par la montée des conservatismes religieux. "Vous nous avez menti, vous vous êtes jouée de l’espérance de millions de personnes, vous ne méritez pas la confiance du peuple brésilien", lui a par exemple lancé Jean Wyllys, un député fédéral qui ne cache pas son homosexualité.

Manque d’expérience et incohérences

Naturellement, Rousseff et Neves n’ont pas eu de mots assez durs pour fustiger le manque d’expérience et les incohérences de leur adversaire. Et puis, force est de reconnaître que le PT reste une redoutable machine de guerre électorale. Et que le soutien de Lula à Rousseff a joué un rôle indéniable. Quatre ans après son départ du pouvoir, l’ancien président n’a jamais été aussi populaire… Enfin, la présidente sortante a disposé à la télévision d’un temps d’antenne six fois supérieur à celui de sa rivale : onze minutes, contre deux minutes quotidiennes. Ledit temps d’antenne est en effet fonction du nombre de sièges détenus par chaque parti au Parlement.

Marina s’est très mal défendue contre les attaques. Elle a montré peu de goût pour l’affrontement direct et est apparue de jour en jour moins convaincante dans les débats. Deux jours avant le vote, les sondages ne lui accordaient plus que 24 % des intentions de vote. Sa défaite était inéluctable. À l’inverse, Dilma ne semble pas avoir payé le prix des révoltes sociales de juin 2013, ni même celui des scandales de corruption qui ont jalonné la campagne.

Pour le second tour, les 20 millions d’électeurs de Silva sont très courtisés. Neves leur a tendu la main : "Nous devons unir nos forces […]. J’ai beaucoup de respect pour la candidate socialiste…" En 2010, celle-ci était restée neutre. Cette fois, elle pourrait soutenir le candidat de droite s’il intègre dans son programme certaines de ses propositions. Le Parti socialiste brésilien (PSB) a annoncé qu’il le soutiendrait, tout comme Rede Sustentabilidade, le parti créé par Silva. Rousseff peut de son côté compter sur le vote des électeurs les plus pauvres, bénéficiaires de l’allocation familiale instaurée au temps de Lula. Les dernières enquêtes de l’institut Ibope la donnent perdante avec 44 % des voix, contre 46 % pour Neves.