Energie

Compagnies pétrolières africaines, émancipez-vous !

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Créée en 1976, la Sonangol est actionnaire de droit de tous les projets pétroliers angolais.

Créée en 1976, la Sonangol est actionnaire de droit de tous les projets pétroliers angolais. © Sonangol

Elles s’appellent Sonatrach en Algérie, SHT au Tchad, Petroci en Côte d’Ivoire… Leur raison d’être ? Permettre à l’État de contrôler ses ressources naturelles. Mais difficile de rivaliser avec les multinationales de l’or noir quand on n’a pas les mains libres…

Jamais auparavant les groupes publics pétroliers africains n’avaient autant levé de fonds et annoncé d’investissements. Le 16 novembre, sur fond de chute des cours du pétrole, la Ghana National Petroleum Corporation(GNPC) négociait un prêt de 700 millions de dollars (560 millions d’euros) auprès du géant du négoce Trafigura, en échange de parts dans des projets pétroliers. Objectif : s’émanciper de l’État pour développer ces derniers en propre, dans un pays qui n’extrait de l’or noir que depuis 2011.

Quelques mois plus tôt, la doyenne des compagnies pétrolières nationales, l’algérienne Sonatrach, fondée en 1965, annonçait, après une énième crise de gouvernance, un plan d’investissement massif de 100 milliards de dollars dans l’exploration et les nouveaux projets d’ici à 2018 pour tenter d’inverser la tendance à la baisse de la production. Et à N’Djamena, la Société des hydrocarbures du Tchad (SHT) a annoncé la reprise des actifs de Chevron dans le projet de Doha, grâce à un financement de Glencore de 1,3 milliard de dollars (952 millions d’euros).

Fondées dans une logique souverainiste de reprise en main des ressources naturelles face aux multinationales, les 37 compagnies publiques du continent sont censées favoriser une meilleure captation des bénéfices pétroliers – afin qu’ils n’atterrissent pas dans les caisses de groupes étrangers – et développer localement une expertise technique et financière ainsi que des compétences en matière de négociation avec les entreprises internationales partenaires.

Mais l’Afrique n’a pas encore de champions pétroliers nationaux comparables au norvégien Statoil, au malaisien Petronas ou au brésilien Petrobras, tous propriété de leurs États respectifs. Même si Sonatrach et l’angolaise Sonangol sont deux géants publics africains incontournables, avec des chiffres d’affaires faramineux respectifs de 69,5 milliards et 33,7 milliards de dollars en 2013, ils font encore pâle figure face à leurs homologues européens, asiatiques ou sud-américains sur le plan industriel.

Algérie : Les zones d’ombre de Sonatrach

Parmi les compagnies pétrolières publiques africaines, Sonatrach illustre bien les problèmes de gouvernance auxquels est confrontée la grande majorité d’entre elles.

Du haut de ses 50 ans, la société entièrement détenue par l’État algérien et qui assure plus de 60 % des recettes du Trésor public a souvent défrayé la chronique avec des scandales financiers.

L’an dernier, une affaire de corruption dans l’octroi de marchés par Sonatrach à Saipem entre 2007 et 2009 a été révélée par la justice italienne. La filiale du pétrolier Eni aurait versé près de 200 millions d’euros de commissions et de rétrocommissions au profit de plusieurs dirigeants de la compagnie, dont Chakib Khelil, ancien proche du président Bouteflika, ex-ministre et PDG de Sonatrach entre 2001 et 2003. Poursuivi par la justice algérienne, il s’est exilé aux États-Unis.

Au cours de ces quinze dernières années, Sonatrach, troisième fournisseur de gaz de l’Europe, a vu défiler à sa tête une dizaine de patrons. Nommé PDG par intérim en août, Saïd Sahnoun doit lui donner un nouveau départ.

Stéphane Ballong

Sous-capitalisés

La Sonangol, créée en 1976, actionnaire de droit de tous les projets pétroliers angolais, récipiendaire au titre de ses participations de 626 millions de barils de brut en 2013, n’a commencé à gérer elle-même des plateformes sous-marines d’extraction peu profonde qu’en 2003, avec aujourd’hui une production modeste de 93 000 barils quotidiens.

Quant à la SNPC, elle ne cherche à devenir opératrice de gisements à terre que depuis peu : « Le projet de Mengo-Kundji-Bindi, que nous détenons à 60 %, devrait entrer en production en 2018, et celui de Mayombe en est encore au stade de l’exploration », concède Charles Sockath, son directeur général chargé de l’amont pétrolier.

« Parmi les groupes publics africains, comme dans le western, il y a des bons, des brutes et des truands. Mais ils ont pour défaut commun d’être peu internationalisés, aux rares exceptions du sud-africain PetroSA et de la Sonangol, et surtout sous-capitalisés. Même si cette dernière songe à la Bourse de New York, aucune d’entre elles n’est encore cotée sur une place internationale », indique Duncan Clarke, président du cabinet de conseil spécialisé Global Pacific & Partners.

« Les compagnies publiques pétrolières oscillent entre deux extrêmes, analyse Guy Maurice, le directeur Afrique exploration-production de Total. D’un côté, il y a celles qui se contentent d’être le bras armé réglementaire de l’État pour le secteur, et de l’autre, celles qui sont véritablement indépendantes, qui ont su mener une stratégie performante sur le long terme, aussi bien techniquement que financièrement. Clairement, les compagnies africaines sont plus proches du modèle régulateur. »

Selon Olivier Perrin, associé de Schlumberger Business Consulting, « elles affichent l’ambition de devenir à court terme des opérateurs, mais cela est irréaliste, en particulier dans les pays qui sont producteurs depuis peu. La bureaucratie les paralyse, les empêche de nouer des partenariats fructueux avec des groupes privés, qui ont du mal à leur faire confiance. Ceux qui ont le plus réussi sont ceux qui sont parvenus à gagner un peu d’autonomie financière et décisionnelle par rapport à l’État ».

Dans son rapport « Les compagnies pétrolières nationales et la création de valeur », publié en 2011, la Banque mondiale mettait en cause l’interventionnisme de l’État auprès des compagnies pétrolières nationales, source d’instabilité managériale. Sonatrach en a souffert, avec une dizaine de PDG en quinze ans et des coûts d’exploitation en moyenne plus élevés que dans le privé.

L’institution de Bretton Woods soulignait aussi des conflits d’intérêts entre les missions de rentabilité et les objectifs sociaux assignés par les gouvernements, tels que l’emploi local ou des prix faibles pour le carburant – généralement plus onéreux pour leurs compagnies nationales. Ce dernier point rend les arbitrages internes cornéliens quand la compagnie est présente à la fois dans l’extraction, le raffinage et la distribution pétrolière, comme la Sonangol, Sonatrach ou l’ivoirien Petroci.

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Quant aux groupes privés, ils critiquent la passivité des compagnies publiques africaines sur les projets dont ils sont actionnaires, alors que la loi prévoit parfois que les permis d’exploration leur soient automatiquement attribués (ce sera bientôt le cas au Congo) ou leur donne une participation minoritaire, souvent gratuite.

« Quand on comptabilise ce qu’elles apportent vraiment en capital ou en savoir-faire technique, on est bien obligé de répondre : pas grand-chose ! tempête le dirigeant d’un groupe anglo-saxon très actif sur le continent. Il est légitime que l’État régule et cherche à maximiser les revenus extractifs, mais la création d’une compagnie publique chargée de ces questions nuit plus à cet objectif qu’elle ne le sert. » Et de comparer le « luxe des dirigeants de compagnies pétrolières nationales » qui le reçoivent avec « la rusticité de ceux des ministres chargés du secteur extractif ».

Brésil : Petrobras, la folie des grandeurs

Avec un chiffre d’affaires de 102,8 milliards d’euros en 2013 et quelque 85 000 salariés, Petrobras peut s’enorgueillir d’avoir fait profiter le Brésil de l’extraction de l’or noir. À elle seule, l’entreprise représentait 12 % des recettes fiscales du pays en 2011. Détenue à 48 % par l’État brésilien, et cotée à Sao Paulo et New York, la société nationale a constamment augmenté ses volumes de production, qui ont atteint 2,1 millions de barils de pétrole et 78,2 millions de m3 de gaz en 2013.

Elle suit scrupuleusement la politique d’encouragement de toute la filière industrielle. Allant jusqu’à garantir elle-même ses fournisseurs auprès des banques du pays, et ceci jusqu’au quatrième niveau. Au Brésil, 65 % des pièces industrielles qu’elle utilise sur ses projets sont fabriquées localement. Et ses salariés sont payés 20 % de plus que la moyenne de leur profession.

Créée en 1953 pour sécuriser l’approvisionnement du pétrole du Brésil, la compagnie a d’abord cherché son brut en dehors de ses frontières, compte tenu de ses piètres réserves connues à l’époque. Résultat, le groupe public dirigé depuis Rio de Janeiro est présent aujourd’hui dans une trentaine de pays à l’étranger, où il extrait environ 85 % de son brut. Mais avec la découverte de gisements de plusieurs dizaines de milliards de barils au large du pays, situés sous une couche de sel au fond de l’Océan Atlantique, cette proportion pourrait s’inverser dans les prochaines années.

Néanmoins, la société publique a un talon d’Achille : sa gouvernance, fortement remise en cause ces derniers mois avec plusieurs scandales de corruption. Plus de 1 milliard de dollars (800 millions d’euros) auraient été détournés par des dirigeants et des hommes politiques proches de la compagnie.

CLB

« Plus transparents »

Ce diagnostic sans nuances n’est toutefois pas partagé par tous. « Les représentants de la Sonangol sont attentifs à l’avancement des nouveaux projets dans le pays, mais aussi à la rentabilité et à la montée en compétence de son personnel angolais », affirme Benoît Verdier, directeur général de Technip Angola, une coentreprise avec la société publique. Nicholas Staines, représentant du Fonds monétaire international (FMI) à Luanda, note quant à lui que, « ces dernières années, la Sonangol a su prendre son indépendance par rapport à l’État, dont elle alimente toujours les caisses. Elle a rendu ses appels d’offres plus transparents ».

Des progrès ont également été réalisés dans le domaine du négoce pétrolier. La Sonangol a monté sa propre filiale de trading, tout comme la Société nationale des pétroles du Congo (SNPC), « présente sur les places de Londres et de Suisse, où elle négocie la vente de son propre pétrole brut [environ 12 % de la production nationale], mais également celui de l’État [environ 40 %], ce qui représente un volume important [46 millions de barils en 2013] », selon Charles Sockacth.

Au Nigeria, la National Petroleum Development Company (NPDC), créée en 1988, dispose désormais d’une véritable indépendance financière puisque ses revenus pétroliers ne lui sont plus confisqués par l’État. Elle a donc les moyens de financer des projets et de gagner la confiance de ses partenaires privés.

Et sa maison mère, la Nigerian National Petroleum Company (NNPC), première compagnie pétrolière du pays connue pour son immobilisme, n’a plus gardé comme rôle que celui de régulateur du secteur.

La création de champions publics pétroliers africains performants n’est donc pas un objectif irréaliste. À condition que les États leur donnent l’indépendance financière et managériale nécessaire pour tenir une stratégie de long terme et s’adapter au mieux dans un environnement pétrolier extrêmement changeant (en témoigne la baisse des cours du brut de plus de 25 % depuis l’été dernier).

Le chemin est encore long pour ces compagnies, souvent des « États dans l’État », qui doivent également faire preuve de transparence sur leur mode de fonctionnement et leurs revenus. Mais leur émergence permettra d’augmenter les bénéfices globaux de l’activité pétrolière et d’assurer leur meilleure répartition, en développant l’emploi et les compétences locales, et en s’affranchissant des partenaires ou intermédiaires internationaux.

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