Société

Ebola : psychose, canulars et manipulation

La fièvre hémorragique ne suscite pas que du déni. Elle inspire des théories du complot, des blagues spontanées et des plaisanteries sophistiquées. Et l’on pleure à force de rire jaune…

Mis à jour le 13 octobre 2014 à 13:45

L’oeil de Glez © Damien Glez

C’est lâché : la fièvre hémorragique serait le Sida du XXIe siècle ! Alors que l’Europe a enregistré la première contamination d’Ebola hors d’Afrique, des spécialistes comparent l’épidémie actuelle à la propagation du VIH à la fin du siècle dernier. "Depuis trente ans que je travaille dans la santé publique, la seule chose comparable a été le Sida", assure ainsi le docteur Tom Frieden, directeur des Centres américains de contrôle et de prévention des maladies. Peste, Sida, Ebola : face à des infections aussi énigmatiques l’une que l’autre, l’effroi ne pouvait que susciter des réactions aussi paranoïaques, caisses de résonance des rumeurs les plus folles.

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On comprend que les malades en puissance, notamment du Liberia, de Guinée ou du Sierra Leone, cèdent à la crédulité, lorsque le bouche à oreille charrie des promesses de remèdes aussi miraculeux que bon marché. Ici ou là, "Radio potins" affirme que le chlorure de magnésium, le bulbe de l’oignon, la noix de cola, l’huile de coco ou même un demi-verre d’eau salée soigneraient Ebola. Si "tout ce qui ne tue pas rend plus fort", tout ce qui est ingurgité avec une posologie excentrique n’est pas bon pour l’organisme. Deux Nigérians seraient morts d’une consommation gargantuesque de sel.

Il y a plus grave que la bonne foi d’un hypocondriaque prêt à tout avaler pour échapper au mal. Et voilà que les sempiternelles théories du complot n’épargnent pas le défi sanitaire. Selon certains paranoïaques, l’épidémie serait une aubaine pour des sommités mondiales afrophobes. Ces "grosses légumes" auraient découvert des traitements qu’ils passeraient volontairement sous silence. Pour d’autres, le virus Ebola n’existerait même pas, inventé qu’il aurait été par les Blancs pour tuer les Noirs. Une sorte de "non-maladie qui tue". Selon certaines rumeurs, des médecins et infirmiers occidentaux profiteraient de prestations médicales imaginaires pour voler des organes.

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Comme si les fausses informations n’étaient pas assez indigestes, des plaisantins –forcément à l’abri–, se sentent autorisés à faire quelques blagues sur l’épidémie. Pas sûr que ça réponde au devoir de détendre les atmosphères alarmées. Mercredi dernier, un homme éternuait à bord du vol 850 de la compagnie US Airways reliant Philadelphie à Punta Cana. L’enrhumé aurait lancé à ses voisins : "Désolé, je reviens d’Afrique". Ignorant que l’humour aérien est déprécié depuis les attentats du 11-septembre, le passager eut la mauvaise surprise, à l’atterrissage, de voir monter à bord une équipe sanglée dans des équipements de protection. Le canular aura retardé de deux heures le débarquement…

Si l’on peut pardonner les canulars spontanés, que dire des fakes, ces faux documents diffusés sur le Net par des geeks en mal d’occupation ? Après avoir bruissé de la rumeur… virale d’une contamination de l’iPhone 6 par la fièvre hémorragique, le réseau des réseaux a dispersé, ces jours-ci, une alerte évoquant la détection du premier "zombie Ebola". Une plaisanterie pas si innocente que ça, quand on sait que des Chinois croient traditionnellement aux morts-vivants. Une blague pas si anodine, puisqu’elle était accompagnée d’une photo dudit zombie, un rastaquouère au visage rongé. La légende du cliché avait de quoi susciter le buzz : "Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, on a pris des images vérifiées d’un homme que les scientifiques ont vu mourir d’Ebola avant de revenir à la vie seulement quelques heures plus tard, et se relever des morts"…

Il y aurait donc pire que la frousse de mourir d’Ebola : l’appréhension d’en ressusciter…

Aussi viral que la maladie, ce "hoax" n’a commencé à être démenti que lorsque des cinéphiles ont reconnu, sur le cliché retouché, un personnage du film de zombies "World War Z". Crédulité ? Cette alerte n’est pas la seule à semer le trouble dans les médias. Sur la chaîne ABC fut diffusée la vidéo d’un homme bougeant un bras alors qu’on le pensait mort d’Ebola. Dans les journaux africains "All Africa" and "The New Dawn", des articles évoquaient deux cas séparés de personnes qui seraient décédées de la fièvre hémorragique et seraient ensuite revenues à la vie, dans le comté libérien de Nimba. Il y aurait donc pire que la frousse de mourir d’Ebola : l’appréhension d’en ressusciter…

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Même dans ce satané troisième millénaire, les grandes pandémies ont toujours un pouvoir d’attraction-répulsion sur l’imagination humaine. Elles prolifèrent sur l’excès de frissons de ceux qui vivent dans des zones dangereuses d’un point de vue sanitaire. Elles surfent sur le manque de frissons de ceux qui vivent dans un cocon occidental aseptisé. Assumant un défi de Sisyphe, des sites Internet se sont spécialisés dans le désamorçage de rumeurs.

Heureusement qu’il reste aux moins "nécrophiles" des publics une actualité plus rose, même en rapport avec la fièvre hémorragique. Et les enjeux ne sont pas minces, pour qui vit dans un monde de Bisounours : le chienchien Excalibur de l’aide-soignante espagnol infectée aura-t-il droit à la vie ? Le footballeur guinéen Alhassane Bangoura a-t-il bluffé pour être rapatrié par son club madrilène Rayo Vallecano ? Le déhanché du top-model Naomi Campbell aura-t-il raison de l’épidémie, en défilant à la prochaine édition mondaine de "Fashion For Relief" ? Le suspense est insoutenable…

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Par Damien Glez

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