Arts

Art contemporain : 1:54, la petite foire qui monte, qui monte…

Une oeuvre de Peju Alatise, le 15 octobre à la 1:54, Contemporary African Art Fair. © Nicolas Michel / J.A.

La deuxième édition de l'unique foire européenne consacrée à l'art contemporain africain se tient à Londres du 15 au 19 octobre. Et fait beaucoup parler d'elle.

Elle en est à peine à sa seconde année d’existence et pourtant, elle compte déjà parmi les grandes. La première édition de 1:54, Contemporary African Art Fair a eu lieu l’année dernière à Londres, dans une aile de la Somerset House, au bord de la Tamise. Cette année, l’unique foire européenne consacrée à l’art contemporain africain se déploie du 15 au 19 octobre 2014 sur deux ailes, l’East Wing et la West Wing de cette même Somerset House, et prend son envol.

Avec vingt-sept galeristes et plus de cent artistes internationaux réunis dans l’une des capitales les plus dynamiques du marché de l’art, voilà sans doute la vitrine et le lieu de rencontres qu’il fallait pour les créateurs du continent. La fondatrice de cet événement ne peut que se réjouir. La Marocaine Touria El Glaoui, "berbère de Telouet" et fille du peintre Hassan El Glaoui, ne cache d’ailleurs pas son  enthousiasme communicatif : "Il paraît qu’à la Frieze, ils n’entendent parler que de 1:54! C’est bon signe. Je sens un véritable engouement…"

Il faut dire que l’idée était bonne d’accoler la manifestation à un événement d’envergure internationale comme la Frieze Art Fair (du 15 au 18 octobre) qui attire le gratin mondial de l’art contemporain et bon nombre de collectionneurs argentés. Plus modeste avec son budget de 400 000 livres "à l’équilibre" et ses espaces d’expositions qui se négocient entre 4 000 et 15 000 livres, 1:54 pourrait bien grandir plus vite que prévu dans l’ombre tutélaire de sa marraine. "Notre plus gros sponsor, c’est la Fondation Sindika Dokolo, poursuit Touria El Glaoui. Mais s’ils m’aident ici, c’est aussi parce qu’ils souhaitent que je fasse 1:54 en Afrique en 2015 ou 2016. Créer un événement sœur qui soit nomade est un vrai besoin, mais on cherche encore le format. On pense bien sûr au Nigeria, même si le pays manque cruellement d’infrastructures."

Lors de l’ouverture de 1:54, Contemporary African Art Fair, le 15 octobre. En fond, une oeuvre d’Abdoulaye Konaté. © Nicolas Michel / J.A.

"Michel-Ange n’a pas travaillé gratuitement !"

En attendant ces développements – et pourquoi pas un petit détour par New York, d’ailleurs – c’est Londres qui accueille une sélection sérieuse d’artistes africains et un programme de conférence dont la commissaire est la Camerounaise Koyo Kouoh, directrice du centre d’art Raw Material à Dakar. "L’année dernière, l’architecte ghanéen David Adjaye avait accepté de travailler avec nous, raconte Touria El Glaoui. C’est lui qui nous a présenté Koyo Kouoh. On parle sans doute moins d’elle que des commissaires plus connus que sont Simon Njami ou Okwui Enwezor, mais elle est ancrée en Afrique et elle a dit oui immédiatement." Heureuse d’être là, la curatrice confirme cette implication des premiers jours : "C’est bien sûr Touria qui a eu l’idée de 1:54. Moi, je ne suis pas très commerciale, même si j’ai un ‘background’ dans le monde de la finance. J’ai accepté au nom de mon engagement général en faveur de l’art contemporain africain."

Dans le monde francophone, où les travers français ont parfois la vie longue, il est assez commun que l’on évite de parler art et argent lors d’une même conversation. Faisant fi de cette hypocrisie, Koyo Kouoh défend le concept de foire où les œuvres ne sont pas là que pour le seul plaisir des yeux : "Pour moi, la validation d’un travail artistique n’est pas seulement critique : la validation par le marché est elle aussi valable. Je ne dis pas que le prix de vente est forcément un gage de qualité, mais on ne peut pas ignorer la valeur marchande d’une œuvre. Michel-Ange, que je sache, n’a pas travaillé gratuitement ! Toutefois, toute foire qui se respecte doit aussi aujourd’hui être un lieu d’échange et d’expression. C’est l’occasion d’une convergence de personnes, de perspectives, de professions…"

Je crois fermement que les Picasso, Matisse, Miro, Giacometti et Modigliani n’auraient jamais existé s’ils n’avaient été en contact avec l’art africain.

Sindika Dokolo, Mécène

Et de fait, d’une salle à l’autre, dans les deux ailes de la Somerset House, il est possible de croiser des collectionneurs comme Jean Pigozzi, des administrateurs de Fondation comme Claude Agnel (Fondation Blachère), des galeristes comme André Magnin, Chab Touré ou Anne de Villepoix, des artistes comme Aboudia, Bruce Clarke ou encore le plus Nigerian des Britannniques (et inversement) Yinka Shonibare. Le rare Sindika Dokolo, époux d’Isabel Dos Santos, devrait même clôturer 1:54 lors d’une conférence, le 19 octobre. Sans doute pour insister sur l’un de ses plus chers crédos, consigné dans le catalogue 2014 de la foire : "Je crois fermement que les Picasso, Matisse, Miro, Giacometti et Modigliani n’auraient jamais existé s’ils n’avaient été en contact avec l’art africain. Et pourtant, jusqu’à ce jour, ce mode d’expression révolutionnaire reste considéré comme un art primitif ou tribal. Il est clair pour moi que tant que nous, Africains, ne célébrerons pas nos propres créations, nos propres cultures et nos propres valeurs, ce non-sens se perpétuera à travers de nombreuses générations encore."

Les organisateurs de 1:54 semblent l’avoir pris au mot, sans pour autant se faire les apôtres d’une Afrique repliée sur elle-même. Peintures, collages, sculptures et œuvres sur tissus bariolés dominent la sélection de cette année, peut-être un peu moins revendicative et didactique – sur le plan politique s’entend – que, par exemple, la Joburg Art Fair ou la Biennale de Dakar, cuvées 2014. Peu de provocations sexuelles, peu d’attaques ad hominem contre les pouvoirs en place : les artistes semblent avoir préféré des modes d’expression plus subtils, avec un net penchant pour la figuration, voire même un retour au dessin. Avec des galeries venues de Johannesburg, Lagos, Nairobi, Harare, Paris, Londres, Marrakech ou Abidjan, il serait bien entendu totalement vain de chercher à résumer à grands traits les divers chemins empruntés par la création africaine. Rien n’interdit pour autant d’avoir des coups de cœur !

Surprenant et intriguant…

Les collectionneurs qui ont adoubé le photographe sénégalais Omar Victor Diop lors de la récente vente aux enchères organisée par la maison Piasa, à Paris, devraient être heureux de découvrir sa nouvelle série, dévoilée partiellement par André Magnin [elle le sera complètement à l’occasion de Paris photo, NDLR]. Il s’agit de plusieurs autoportraits inspiré d’œuvres iconiques de l’histoire de l’art et dans lesquels l’artiste a glissé un objet anachronique en lien avec le monde du football, sport populaire s’il en est. Surprenant et intriguant !

Les amateurs qui apprécient les expériences originales penseront, eux, aux expérimentations de Yves Klein et se réjouiront en découvrant les œuvres du Sud-Africain Sandile Zulu qui utilise le feu comme matière première de ses travaux.

Pour finir, même si le champagne y est abondant et même si les petits fours y sont goûteux, une foire d’art contemporain ne saurait se permettre d’ignorer totalement les fléaux qui ensanglantent certaines régions du continent. Avec Missing, la Nigériane Peju Alatise expose 86 panneaux de 33cm par 33cm où apparaissent, la plupart du temps, des visages en ombres chinoises, se détachant sur des motifs colorés rappelant ceux du wax et obtenus grâce à des touches de peinture, à la manière des aborigènes d’Australie. Mais ce qui frappe, en réalité, ce n’est pas la chatoyante polychromie, c’est l’anonymat des visages disparus, les cadres vides, les espaces manquants. Pour Peju Alatise, ces visages d’ombre insaisissables sont les couleurs qui manquent à l’Afrique, ces centaines de jeunes filles enlevées au Nigeria…

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Nicolas Michel, envoyé spécial à Londres

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