Politique

Algérie – France : où en est l’enquête sur la mort des moines de Tibhirine ?

Au lendemain de l’opération d’exhumation des restes des crânes des sept moines de Tibhirine, assassinés en 1996 en Algérie, où en est l’enquête ? Décryptage avec notre journaliste Farid Alilat

Mis à jour le 24 octobre 2014 à 13:03

Les moines du monastère de Tibhirine, assassinés en mai 1996. © AFP

Plus de vingt ans après l’assassinat des moines de Tibhirine, le juge français Marc Trévidic, en charge de l’enquête, a assisté à une opération d’exhumation des restes des crânes des sept moines, sous la supervision d’un magistrat algérien. Mais les autorités algériennes refusent qu’il emporte les prélèvements effectués par les experts qui l’accompagnaient. Où en est l’enquête ? Décryptage avec notre journaliste Farid Alilat.

À la suite du séjour du juge Trévidic en Algérie, l’enquête sur l’assassinat des sept moines de Tibhirine, enlevés puis exécutés en 1996 en Algérie, a-t-elle avancé ?

A l’évidence oui. Pour la première fois depuis 2003 date de l’ouverture d’une information judiciaire en France, un juge français accompagné par des experts, des médecins légistes, un radiologue et un photographe de l’entité judiciaire ont pu se rendre courant octobre au monastère de Tibhirine où ont été enterrées les têtes des sept moines. Sur place, assistés par une équipe algérienne, ils ont pu exhumer les crânes et effectuer une batterie d’analyses médico-légales qui pourront déterminer les conditions dans lesquelles les victimes ont été tuées.

Retrouvez le décryptage de notre journaliste Farid Alilat en vidéo :

Que disent ces premières expertises ?

D’abord, il n’y a pas d’impacts de balles sur cinq de sept crânes des religieux qui ont été examinés. Il faudrait encore pratiquer des tests ADN sur les deux autres crânes pour déterminer si ce sont bel et bien ceux des deux moines restants. Cette première constatation est importante dans la mesure où elle élimine la thèse d’une bavure de l’armée algérienne avancée en 2009 par le général Buchwalter, attaché militaire à l’ambassade de France au moment de la mort des religieux.

Devant le juge d’instruction, Buchwalter rapporte le témoignage d’un officier de l’armée algérienne dont le frère pilote a participé à une opération de ratissage dans les lieux où ont été séquestrés les moines. Au cours de cette opération, l’aviation algérienne a tiré par erreur sur le campement en tuant au passage les otages français. Embarrassée par la tournure des événements, l’armée aurait donc procédé à la décapitation des moines pour faire croire à un assassinat par les terroristes. La thèse d’une bavure de l’armée tombe devient aujourd’hui caduque.

Les experts sont-ils donc sûrs que les décapitations ont eu lieu après l’exécution des moines ?

Les experts y croient fortement, mais ils n’ont pas de conviction définitive. Les conclusions seront faites une fois toutes les analyses réalisées prouveront que la décapitation des sept moines est post-mortem.

Ils possèdent néanmoins aujourd’hui assez d’indices pour estimer que les têtes ont été tranchées plusieurs jours avant que le GIA n’annonce le 21 mai 1996 qu’il a décapité les sept religieux. Cette décapitation pourrait même être intervenue avant la venue d’un émissaire du GIA à l’ambassade de France à Alger le 30 avril 1996 pour remettre une preuve de vie des moines. Or les autorités algériennes s’en tiennent officiellement à la version selon laquelle le GIA a enlevé, séquestré et tué les moines avant de revendiquer cet acte barbare dans un communiqué. D’ailleurs, les dépouilles n’ont jamais été retrouvées.

Les constations des experts français fragilisent de fait cette thèse défendue par Alger et par certains médias algériens. Ont-ils été tués par balle, puis décapités ? Ont-ils été assassinés par un groupe rival du GIA ? Le communiqué de ce dernier est-il un faux ? Ont-ils succombés à une bavure ? C’est ce que l’enquête judiciaire s’attachera maintenant à déterminer en appuyant sur cette batterie d’expertises médico-locales.

Pourtant, les familles des victimes accusent à nouveau  les autorités algériennes d’entraves à l’enquête…

Les autorités algériennes refusent aujourd’hui que les prélèvements qui ont été effectués par les experts algériens et français soient acheminés en France pour être analysés et étudiés. Ils expliquent que ceci est un problème de souveraineté nationale, que la justice algérienne fera les analyses avant de transmettre ses conclusions à Paris. Or le magistrat français et les familles des victimes doutent de la sincérité des autorités algériennes d’autant que les prélèvements doivent être absolument protégés d’une façon draconienne pour éviter leur détérioration.

Ils estiment donc que ce refus compromet la suite de l’enquête, du moins il l’entrave. On a comme l’impression qu’à chaque fois que l’enquête avance, les autorités algériennes posent une nouvelle embuche, laissant penser qu’elles s’obstinent à tout faire pour que la vérité ne soit pas connue.

> > Pour aller plus loin : Infographie : l’assassinat des moines de Tibhirine vu selon les différents protagonistes

Quelles seront les suites de cette affaire ?

Même si elles l’ont toujours dénoncé, les autorités algériennes doivent être soulagées que la thèse de la bavure soit écartée. Il faudrait donc qu’elles lèvent les entraves sur l’acheminement en France de ces prélèvements pour lever les doutes et éviter les soupçons.

C’est d’autant plus nécessaire qu’une convention lie l’Algérie à la France en matière d’entraide judiciaire. Les familles des victimes exhortent Alger à agir dans ce sens. Elles ne vont pas manquer de mettre la pression, comme elles l’ont déjà fait, sur le gouvernement et le président français pour qu’ils interviennent auprès de leurs homologues algériens. Si les prélèvements sont analysés dans les prochaines semaines, on pourrait avoir les premières conclusions dans un délai maximal de quatre mois.