Société

Réfugiés africains pour audimat européen

Dans un camp de réfugiés du Darfour, la chaîne Arte tourne un documentaire bimédia « à jouer ». Instrumentalisation de la détresse pour une courbe d’audience ? Ou salutaire mise en lumière d’un conflit oublié ?

Mis à jour le 24 octobre 2014 à 18:06

L’oeil de Glez. © Glez

La chaîne culturelle franco-allemande Arte a la réputation d’être à ce point "intellectualiste" qu’elle fait fuir les amateurs de spectacle putassier. Jugée soporifique par ceux qui ne la regardent pas, elle ne propose guère de programmes racoleurs. C’est sans doute pour cette raison que des esthètes du contenu audiovisuel ont été décontenancés par le teasing qui a précédé, ces derniers mois, le projet-événement d’Arte reportage : "Réfugiés". Une bande-annonce aux codes hollywoodiens annonce "un reportage à jouer". Elle s’adresse aux téléspectateurs et aux internautes en ces termes : "Incarnez l’envoyé spécial d’Arte", "voyagez dans les camps de réfugiés et réalisez vos propres reportages multimédias" en respectant "les délais impartis". Des réfugiés désespérés par l’incertitude de leur avenir deviendraient-ils les avatars d’un jeu ? Le caractère virtuel de ce "voyage" ne serait-il plus une simple matière à exercice pour élèves journalistes, mais aussi une machine à climax pour téléspectateurs vautrés, le samedi soir, dans leur canapé râpé ?

Réfugiés". Une bande-annonce aux codes hollywoodiens annonce "un reportage à jouer"

Si les pointilleux ont été gênés aux entournures, c’est peut-être que chat échaudé craint l’eau… tiède. Pendant l’été 2013, la chaîne italienne RAI 1 annonçait le lancement de l’émission "The Mission". Le concept était de filmer, pendant deux semaines, une brochette de huit stars au milieu d’un camp de réfugiés africains. Si le principe d’immersion a déjà été développé par des programmes comme le français "En terre inconnue", le pari de filmer la détresse, plutôt que d’exotiques félicités, n’avait pas été pris dans ce registre. Oser une téléréalité dans un camp de réfugiés semblait dépasser les bornes déjà malmenées du mariage info/entertainment.

Lorsque la polémique enfla, La RAI nia l’instrumentalisation médiatique de la tragédie humaine, expliquant qu’il était moins question d’un reality-show que d’un docu-réalité. Un docu-réalité mettant en avant la sensibilité humanitaire de célébrités qui se retrousseraient les manches au bénéfice de l’ONG Intersos. Caution ou alibi ? Les organisations des Nations-unies font-elles autre chose quand elles "téléportent" Angelina Jolie dans le camp de réfugiés syriens de Zaatari ?

Il y a juste un an, un clip sarcastique de l’association caritative SAIH (le Fonds d’aide internationale des étudiants et universitaires norvégiens) dénonçait le “business” cynique des bonnes causes caritatives. On y saquait les poncifs sur "les Africains qui n’ont rien, mais sourient". La courte fiction présentait un enfant en débardeur défraîchi et au sourire démesuré. Le personnage se révélait en réalité un comédien professionnel qui feignait le misérabilisme pour obtenir encore davantage des donateurs larmoyants. Les sites Change.org et Activism.org, eux, n’ont pas utilisé l’humour : sans rire, ils ont lancé chacun une pétition contre "The Mission".

>> Lire aussi : Migration, quand les Africains ne défendent pas les Africains

Pas de starlettes dans la série bimédia d’Arte. Depuis septembre et jusqu’en décembre, la chaîne présente les regards de seize artistes dans des camps népalais, irakien, libanais et tchadien. Dans chacun de ces quatre pays, un cinéaste, un photographe, un écrivain et un dessinateur rendent compte du quotidien des réfugiés. Agrémentée de l’accroche interactive, la démarche a l’avantage de renouveler la couverture classique de ces lieux de transit prolongé. En dehors de débats politiques ponctuels, quelle chaîne d’information s’attarde-t-elle sur la réalité des cinquante-deux millions d’êtres humains qui vivent sous des tentes, des tôles ou des tuiles ? En ce qui concerne l’Afrique, en particulier, qui parle encore du Darfour, quand George Clooney est occupé à se convoler en justes noces ? Qui se souvient de ce conflit qui a débuté, il y a une décennie, et qui aurait, selon certaines sources, provoqué la mort de 300 000 morts et le déplacement de 2,7 millions de personnes. Arte tourne actuellement le quatrième volet de sa série dans le camp tchadien de Breidjing. Sans tambour de téléralité ni trompette publicitaire indécente.

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Par Damien Glez

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