Politique

L’impossible « État palestinien »

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Par  Béchir Ben Yahmed

Béchir Ben Yahmed a fondé Jeune Afrique le 17 octobre 1960 à Tunis. Il est président-directeur général du groupe Jeune Afrique.

C’est le Moyen-Orient qui sollicite, une fois de plus, notre attention cette semaine. Non pas parce qu’il est le théâtre de conflits armés d’un nouveau genre ou d’atroces guerres civiles.

Ni à cause de ses États qui se liquéfient ou de ses frontières qui disparaissent. Mais en raison de cet État palestinien qui cherche obstinément à naître ou à renaître, et dont on se demande s’il a encore une chance de voir le jour.

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1) D’abord Gaza. Les armes s’y sont tues le 26 août, il y a près de deux mois, et le problème, pour l’heure, est de reconstruire ce qui y a été détruit par une guerre de cinquante jours entre Israël et le Hamas qui aura fait, côté palestinien, plus de quarante morts par jour.

Plus de 60 000 habitations et une partie des services publics ont été dévastés, et l’on a évalué les dégâts matériels à 4 milliards de dollars. Réunis au Caire le 12 octobre, cinquante pays donateurs ont promis de prendre en charge le coût élevé de la reconstruction et vont sans doute le faire.

Mais ce sera pour la deuxième fois en cinq ans. La précédente guerre entre le même Hamas et ce même Israël s’est en effet achevée en janvier 2009. Israël avait envahi Gaza en décembre 2008, les destructions avaient été de la même ampleur, évaluées au même montant de 4 milliards de dollars, et les mêmes donateurs avaient payé une première fois pour « reconstruire Gaza ».

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Notez-le : les richissimes pétromonarchies arabes avaient réglé plus de la moitié des 4 milliards de dollars recueillis en 2010. Et ce sont elles qui ont promis d’en faire autant – dans les mêmes proportions – pour les destructions de 2014 : le pétrole de ces pays arabes sert à reconstruire ce qu’Israël détruit…

L’Union européenne et chacun de ses grands pays, Allemagne, Royaume-Uni, France, ainsi que les États-Unis, la Turquie, l’Algérie et le Maroc sont ceux qui se sont montrés les plus généreux.

On n’a pas demandé à Israël de participer à la reconstruction de ce qu’il a détruit. On n’a ni vraiment cherché ni, par conséquent, trouvé la solution politique qui donnerait l’assurance qu’on n’aura pas à reconstruire dans quatre ou cinq ans ce qu’une nouvelle guerre israélo-palestinienne aura détruit.

Inattendue, l’initiative suédoise du vendredi 3 octobre pourrait être le premier pas vers une telle solution. À ce titre, elle mérite qu’on s’y arrête pour s’interroger sur ses lendemains.

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 2) Un État palestinien ? Stefan Löfven, Premier ministre (social-démocrate) suédois fraîchement intronisé, a suscité de vives réactions en annonçant, le 3 octobre, que son pays allait reconnaître l’État de Palestine pour peser en faveur de la solution de deux États indépendants vivant côte à côte : Israël et la Palestine.

Plus de cent dix pays l’ont déjà fait depuis que, en novembre 2012, à l’issue d’un vote, les Nations unies ont accordé à la Palestine le statut d’État observateur (pas encore celui de membre). Mais la Suède jouit d’un grand prestige, et son nouveau Premier ministre est un ami d’Israël, de sorte que les dirigeants de l’État hébreu n’ont pu que déplorer sa prise de position sans aller jusqu’à l’attaquer. Et avant la Suède, aucun pays membre de l’Union européenne n’avait franchi ce pas.

Les États-Unis ont réagi en déclarant que c’était « prématuré », et Israël a réitéré ses protestations. Mais des pays aussi importants que le Royaume-Uni et la France ont indiqué que la Suède avait ouvert devant eux la voie à une telle reconnaissance.

« Il faudra bien, à un moment, procéder à cette reconnaissance », a rappelé la France, et, le 13 octobre, le Parlement britannique est allé jusqu’à voter une résolution demandant au gouvernement de Sa Majesté de reconnaître l’État de Palestine.

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L’initiative a donc fait tomber un tabou, et il me paraît probable que des pays importants suivront l’exemple suédois dans les prochains mois. On pourrait donc se trouver, en 2015 ou en 2016, dans la situation inédite d’un État palestinien reconnu par une majorité des États membres de l’ONU – et non des moindres -, mais dont les frontières seraient incertaines et qui serait occupé par Israël.

Pourra-t-on parler pour autant de deux États ? Certes oui, mais comment faire pour que l’État palestinien, même reconnu, soit doté de « frontières sûres et reconnues » et se libère de l’occupation israélienne ?

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Nous partons de très loin, le chemin à parcourir est par conséquent long et parsemé d’obstacles dont on peut craindre qu’ils soient infranchissables. En Israël, la gauche n’est plus aujourd’hui en position d’exercer le pouvoir, et la droite nationaliste, qui le détient depuis le début de ce siècle, y paraît solidement installée.

Quoi qu’il leur arrive de dire du bout des lèvres et pour des raisons tactiques, ses dirigeants préfèrent de loin annexer et peupler des territoires plutôt que de conclure la paix avec les Palestiniens : elle a perdu à leurs yeux ses principaux attraits.

La paix avec les autres voisins arabes d’Israël ? Oui, mais seulement si l’État hébreu n’a aucun prix à payer pour cela.

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Et d’ailleurs, quelle valeur aurait cette paix dès lors que ces voisins sont désunis, en voie de dislocation et privés d’armée digne de ce nom ?

Aussi désirable soit-elle, la solution des deux États, l’un palestinien, l’autre israélien, vivant côte à côte dans des frontières sûres et reconnues, ne peut, dans l’état actuel des choses, émaner des intéressés : les Palestiniens la voudraient, mais ne peuvent ni l’obtenir par la négociation ni l’imposer par la force. Quant aux Israéliens, la majorité d’entre eux ne la veut pas suffisamment.

Elle ne pourra donc résulter que d’un changement improbable du rapport des forces ou de pressions extérieures. Mais les Américains se sont révélés incapables d’imposer quoi que ce soit à leur allié israélien et, en dehors d’eux, aucune puissance n’a le pouvoir – ni d’ailleurs la volonté – de forcer Israël à accepter un État palestinien.

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