Culture

Théâtre : Étienne Minoungou sur le ring avec Muhammad Ali

| Par Jeune Afrique
Les 29 et 30 octobre et le 2 novembre 2014 à Ouagadougou-Nord, quartier Gounghin, à Bougsemtenga

Les 29 et 30 octobre et le 2 novembre 2014 à Ouagadougou-Nord, quartier Gounghin, à Bougsemtenga © D.R.

Pour Étienne Minoungou, le directeur des Récréâtrales, qui se tiennent du 25 octobre au 2 novembre à Ouagadougou, l’art est un combat. Sur scène, il incarne le plus africain des boxeurs américains, Muhammad Ali.

« Je fais de la politique parce que c’est mon métier d’être comédien et de l’être fort, scande Étienne Minoungou. Je ne joue pas, je saigne. J’enseigne. Je fais saigner. » Dans un décor minimaliste, le comédien burkinabè, en costume sombre et pieds nus sur scène, distribue les coups dans M’appel Mohamed Ali, une pièce écrite par le Congolais Dieudonné Niangouna et mise en scène par le Burkinabè Jean-Baptiste Hamado Tiemtoré, présentée à Ouagadougou dans le cadre du festival des Récréâtrales (dont Jeune Afrique est partenaire), qui se tient du 25 octobre au 2 novembre.

Le texte est dense, éruptif, sans concession. Il raconte de manière impulsive le combat que mènent aujourd’hui les comédiens africains pour faire vivre leur art, à travers le parcours allégorique du légendaire boxeur africain-américain.

>> Voir aussi notre vidéo « Muhammad Ali contre Geroge Foreman, retour sur le combat du siècle »

« Traverser la vie de Mohamed Ali pour raconter des choses d’aujourd’hui, c’est jouissif. Il a poussé l’art de boxer à la limite de l’engagement », commente Étienne Minoungou. « Engagement », il n’a que ce mot à la bouche. « Le théâtre doit être engagé et politique, sinon, il n’est pas, affirme-t-il. Un artiste ne peut avoir la parole anecdotique. »

M’appel Mohamed Ali, c’est l’histoire d’une rencontre. Celle d’Étienne Minoungou, qui se considère comme le fils spirituel de Jean-Pierre Guingané, l’un des pionniers du théâtre au Burkina Faso, et de celui qui se revendique du dramaturge congolais Sony Labou Tansi, Dieudonné Niangouna.

Fasciné par la figure de Muhammad Ali, l’auteur burkinabè veut jouer ce personnage sur les planches. À une seule condition : que son « frère », le sanguin Niangouna, couche sa hargne sur le papier. « Un auteur écrit toujours pour lui-même mais Dieudonné a écrit ce texte en pensant à ma gueule », explique Minoungou. Il faut dire que cette gueule, ces traits durs, ce regard vif lui donnent un curieux air d’Ali.

Sur scène, Minoungou, en sueur, s’exalte et hausse la voix, n’hésite pas à apostropher le public, à plonger son regard sombre et vif, presque accusateur, dans les yeux des spectateurs en dénonçant l’esclavage, la colonisation, la suprématie blanche autoproclamée. « Quand on arrive à mi-vie, quand on a vécu des choses dans sa chair, on se sent légitime pour surgir au milieu de ses semblables et dire ce qu’on a sur le coeur », explique Minoungou d’une voix calme qui tranche avec son jeu de comédien.

Minoungou rêve de créer une coalition panafricaine pour la culture

À 46 ans, le Burkinabè a passé plus de la moitié de sa vie sur les planches, à créer, jouer et observer. Après des études de sociologie à l’université de Ouagadougou et un capes de lettres, il décide de se consacrer entièrement au théâtre. Il fait ses armes dans la troupe de son mentor, Jean-Pierre Guingané, alors directeur du théâtre de la Fraternité réputé pour son théâtre de sensibilisation. Puis il crée la compagnie Falinga en 2000, avant de fonder les « premières résidences d’écriture et de création théâtrales panafricaines », les Récréâtrales, en 2002.

Le projet, ambitieux, fait de lui le penseur du renouveau dramatique de son pays. Mais le dramaturge n’en oublie pas ses prédécesseurs, comme Guingané, Prosper Compaoré et Amadou Bourou, qui ont enraciné le théâtre dans la culture burkinabè grâce aux festivals et aux institutions qu’ils ont mis en place, comme le Centre de formation et de recherche en arts vivants (Cefrav).

Depuis douze ans, plus d’une centaine d’artistes – auteurs, metteurs en scène, comédiens, techniciens, scénographes – viennent en résidence à Ouagadougou pour créer et jouer ensemble, se regarder et se critiquer. « Le théâtre est un lieu de discussion sociale, pas un lieu de verticalité entre ceux qui savent et ceux qui doivent donner à ceux qui ne savent pas », décrit Étienne Minoungou d’un ton didactique.

Pour fuir l’élitisme d’un art vivant qui peut paraître inaccessible aux yeux du plus grand nombre, Minoungou a eu l’idée d’investir un quartier de la capitale, Gounghin, et d’entrer dans les cours familiales pour « monter du théâtre professionnel ». Depuis 2008, les artistes en résidence répètent à l’envi chez M. et Mme Bazié ou encore chez les Nikiema.

« Le théâtre africain ne peut pas être un théâtre de création pour aller ailleurs. Il doit s’enraciner dans une communauté, non pas par démagogie mais par véritable recherche d’un sens. » Ce théâtre, qui se veut exigeant, ne s’isole pas pour autant. Plusieurs créations sont allées à Avignon, Cologne, Bruxelles, Paris, Limoges, comme M’appel Mohamed Ali, programmé à l’occasion du festival des Francophonies en Limousin, ainsi que dans des capitales africaines.

Aujourd’hui, Minoungou partage sa vie entre Paris et Bruxelles, mais son énergie créatrice reste à Ouagadougou, où il a le sentiment d’un devoir à accomplir. Déplorant le manque d’engagement et d’investissement des autorités politiques africaines dans les arts du spectacle, il rêve de créer une « coalition panafricaine pour la culture » et de mettre un terme à la dépendance du continent vis-à-vis des financements internationaux. « Le théâtre que nous faisons emprunte tellement aux autres qu’il ne nous ressemble pas », regrette-t-il. Minoungou est prêt à « faire du lobbying » dans son pays et à encourager ses homologues africains à faire de même pour « lutter contre l’adversité ». Avec un seul credo : « Artistes du monde, unissez-vous ! »

 

Bienvenue chez les ouagalais!

Avec, entre autres, une pièce inédite du dramaturge ivoirien Koffi Kwahulé (L’Odeur des arbres), une conception chorégraphique du Burkinabè Serge-Aimé Coulibaly (Nuit blanche à Ouagadougou), un texte du Togolais Gustave Akakpo mis en scène par le Burkinabè Aristide Tarnagda (À petites pierres), ou encore La Rue Princesse, de Massidi Adiatou et Jenny Mezile, fort appréciée lors du dernier Marché des arts et du spectacle d’Abidjan… les familles du quartier Bougsemtenga impliquées dans la réussite des Récréâtrales s’apprêtent à accueillir chez elles, du 25 octobre au 2 novembre, une douzaine de spectacles, une quarantaine de programmateurs internationaux et… près de 60 000 festivaliers.

>>> Lire aussi: Burkina Faso: ouverture du 10e festival Ciné droit libre à Ouagadougou

Newsletter :
déjà 250 000 inscrits !

Recevez chaque jour par email,
les actus Jeune Afrique à ne pas manquer !

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

JA3096_600 devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€
Fermer

Je me connecte