Société

Ton divertissement, ma réalité

Par

Fouad Laroui est écrivain.

C’est une anecdote qu’on m’a racontée à Bruxelles la semaine dernière, qui n’est pas d’une importance planétaire, certes, mais que je tiens à partager avec vous car elle semble dire quelque chose sur ce monde étrange dans lequel nous vivons. Il s’agit d’une grande entreprise de production audiovisuelle basée dans le Plat Pays – vous la connaissez, c’est elle qui a inventé cette horreur décervelante qu’on appelle "téléréalité". Cette entreprise est devenue prospère grâce aux millions de gogos qui sont prêts à payer pour regarder pendant des heures des zozos sans intérêt ne rien faire de précis. Riche, elle a décidé de se lancer à la conquête de nouveaux marchés hors d’Europe, car il faut abêtir les hommes, tous les hommes, jusqu’au dernier, fût-il planqué sous un nénuphar, assoupi dans la jungle ou perdu dans le désert.

L’entreprise envoie donc un jeune homme arrogant qui speak plusieurs langues prospecter un nouveau marché : le monde arabe. (Comme si nous n’avions pas déjà fort à faire avec tous ceux qui, chez nous, s’emploient avec application à nous rendre stupides…) Voici donc le jeune loup, appelons-le John, dans un hôtel de Dubaï en grande conversation avec des cadres de plusieurs télés arabes. Il essaie de les intéresser à son nouveau concept de téléréalité : "C’est génial, nous prenons un groupe de volontaires et les enfermons dans un grand terrain entouré d’un mur infranchissable. Ils doivent se débrouiller avec le peu de ressources disponibles sur le terrain. Ils doivent donc construire des abris pour la nuit, trouver de l’eau et de la nourriture, chasser, pêcher, etc. Mais – et c’est là que le jeu se corse – nous simulons de temps en temps une catastrophe ou une guerre. Par exemple, nous détruisons leurs abris à l’aide de drones ou nous leur tirons dessus avec des balles de "paintball" qui les éclaboussent de peinture – quiconque est touché est déclaré mort et évacué du terrain. Le dernier à résister à ce traitement de choc est le vainqueur et reçoit une belle somme d’argent."

À ce moment-là, un des programmateurs arabes interrompt le bel exposé de John et lui dit : "Mais nous avons déjà tout cela. Des gens enfermés dans une espèce de camp à ciel ouvert, avec très peu de ressources, sur qui on tire de temps en temps et dont on détruit les refuges… – Comment ça ? s’insurge John. Mais c’est notre concept ! Si quelqu’un nous l’a piqué, on va lui faire un procès ! J’appelle nos avocats ! – Bonne chance, lui répond l’autre sans s’émouvoir. Notre camp s’appelle Gaza et cela fait un demi-siècle qu’il existe. La seule différence, c’est qu’on leur tire dessus à balles réelles et que les Gazaouis n’ont jamais demandé à participer au jeu…"

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