Politique

Chine : les Ouïgours, minorité musulmane étrangère en son pays

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Jeunes Ouïgours devant le grand bazar d'Urumqi, la capitale régionale.

Jeunes Ouïgours devant le grand bazar d'Urumqi, la capitale régionale. © Goh Chai hin/AFP

L’affrontement entre la minorité ouïgoure et le gouvernement tourne à la guerre ouverte. La région du Xinjiang est quadrillée par l’armée, et des groupes d’islamistes radicaux commencent à passer à l’action.

C’est un imam de la banlieue de Pékin qui le dit : "La Chine a un problème avec ses minorités." Sachant que sa mosquée est surveillée en permanence par la police, il n’en dira pas plus. Il a tout intérêt à se montrer discret. Ses prêches doivent être au préalable approuvés par le Bureau chargé des affaires religieuses, tout comme l’a été sa nomination à la tête de cette communauté musulmane.

À la vérité, c’est à une véritable guerre que se livre l’Armée populaire contre les minorités. Après avoir transformé le Tibet en forteresse, elle s’attaque à présent aux musulmans, dont la langue, la culture et les traditions sont étroitement contrôlées et encadrées. Plus rien ne peut avoir lieu sans le feu vert du Parti communiste.

De toutes les provinces, le Xinjiang, aux confins occidentaux du pays, est la plus surveillée. Grande comme trois fois la France, elle compte quelque 10 millions de Ouïgours, musulmans turcophones largement hostiles à la tutelle de Pékin dont une frange radicalisée est à l’origine d’attaques meurtrières commises ces derniers mois dans la région (lire encadré).

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Les groupes de défense des droits de l’homme estiment que ces violences découlent, au moins en partie, de la politique répressive des autorités centrales. Tout est fait pour dissuader les musulmans d’observer le ramadan et, pour les femmes, de porter le voile islamique. À Karamay, dans le Xinjiang, les hommes ont interdiction de porter "de longues barbes".

Et les musulmans arborant le croissant islamique sur leurs vêtements n’ont plus le droit de monter à bord des bus municipaux. La police est sur le qui-vive, et, ces dernières semaines, des centaines de personnes portant la barbe, le hijab ou le niqab ont été arrêtées et emprisonnées. Des mesures radicales révélatrices des tensions qui règnent dans le pays. "Les restrictions imposées à Karamay sont à l’évidence discriminatoires, explique Dilxat Raxit, porte-parole du Congrès mondial ouïgour, une organisation en exil dont le siège est à Munich (Allemagne). Elles accroissent les risques de confrontation entre les Ouïgours et le pouvoir central."

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Une forme insidieuse de colonisation

Le gouvernement incite même financièrement les Ouïgours à épouser des Hans, l’ethnie majoritaire en Chine. Comme naguère au Tibet, une allocation de 10 000 yuans (près de 1 240 euros) est allouée lors de tout mariage interethnique. "Nous prônons ce type d’union afin de dégager de l’énergie positive", plaide Zhu Xin, un cadre du Parti cité par un journal local. Autres avantages offerts aux couples "mixtes" : un accès plus facile à des établissements scolaires prestigieux, à des programmes de logement et à une meilleure couverture sociale. Bien entendu, cette politique de discrimination positive vise avant tout à diluer le poids des minorités.

Selon des chiffres officiels, les Ouïgours ne représentent plus que 46 % de la population du Xinjiang, contre 39 % pour les Hans. Leur importance numérique relative décroît sensiblement, le gouvernement incitant de manière systématique des populations venues d’ailleurs à s’installer dans la région. Ces déplacements sont officiellement présentés comme une "marche vers la modernité". Mais les populations locales y voient une forme insidieuse de colonisation. Elles se sentent exclues des efforts de développement consentis par Pékin. Sauf exception, leur langue et leur culture ne sont plus enseignées dans les écoles et les universités.

Depuis quelques mois, la répression prend un tour plus violent. Des blindés sont déployés dans les villes, et l’armée tend à se substituer à la police. Le rôle du Corps de production et de construction du Xinjiang, plus communément baptisé Bingtuan, a été renforcé. Cette organisation d’État créée dans les années 1950 compte environ 200 000 hommes. Militairement et économiquement, c’est elle qui contrôle de facto la province.

Les intellectuels sont eux aussi sous pression. La condamnation à une peine de réclusion à perpétuité du pourtant très modéré Ilham Tohti illustre la radicalisation du régime et provoque une levée de boucliers à l’étranger. Critique à l’égard de la ligne dure adoptée par Pékin, mais partisan du dialogue et notoirement hostile au séparatisme et à l’islamisme, Tohti représentait pourtant un interlocuteur de choix susceptible de contribuer à l’apaisement des tensions.

Sa condamnation, la plus sévère infligée depuis longtemps à un opposant, ferme la porte à tout dialogue. "Je suis courageux et ne faiblirai pas, a-t-il fait savoir par la voix de Me Li Fangping, son avocat. Si certains prétendent un jour que je me suis suicidé en prison, il s’agira d’un mensonge."

Dans la foulée, les tribunaux ont condamné plusieurs dizaines de personnes accusées d’avoir joué un rôle dans plusieurs attaques (l’une d’elles, fin juillet, avait fait près de cent morts). Arrestations et condamnations, de plus en plus lourdes, se multiplient. On parle d’une vingtaine d’exécutions capitales au cours de l’été.

On n’est plus très loin d’une nouvelle instauration de la loi martiale. Comment, dans un tel contexte, s’étonner de la récente radicalisation d’une minorité de Ouïgours et de la multiplication des attentats ?

Un armement rudimentaire

Ces extrémistes ne disposent que d’un armement rudimentaire et ne revendiquent presque jamais leurs opérations. Les autorités ne communiquent que très peu à leur sujet, mais on sait qu’ils s’inspirent du jihadisme autant que du nationalisme ouïgour traditionnel, favorable à l’indépendance pure et simple du Xinjiang, rebaptisé Turkestan oriental par ses adeptes.

Ce jihadisme nouveau n’est déjà plus cantonné à l’intérieur des frontières de la Chine. Des connexions ont été établies avec certains mouvements du Proche-Orient et du Moyen-Orient. Selon nos informations, les Ouïgours désireux de s’engager dans le jihad recevraient une somme équivalente à 2 000 euros par mois directement versée en yuans chinois par des recruteurs venus du Pakistan ou d’Afghanistan. Plusieurs Chinois ont été arrêtés récemment en Syrie, d’autres se battent aux côtés des talibans, en Afghanistan, ou de la Jemaah Islamiyah, en Indonésie.

Selon les services de renseignements chinois et américains, plusieurs centaines de combattants chinois ont déjà franchi la frontière. Leur futur retour au pays pourrait donner le coup d’envoi d’une vraie campagne terroriste. L’armée est déjà sur le pied de guerre. Et elle ne connaît qu’une seule réponse : la manière forte.

Loin du folklore

Abdulhabir Muhammad (24 ans) est souvent présenté comme l’archétype du "bon Ouïgour". Apolitique et ambitieux, il fait le lien entre ses clients chinois et sa communauté. "Je commence par parler affaires ; ensuite, quand le contrat est signé, je révèle que je suis ouïgour", explique ce patron d’une société de conseil. Il va à la mosquée tous les vendredis et ne renie nullement ses origines.

Mais il se tient soigneusement à distance des mouvements séparatistes. Beaucoup d’étudiants issus des minorités ont un accès privilégié à l’université. La discrimination positive leur ouvre des portes, mais les cantonne à un rôle d’étrangers au sein de leur propre pays. Pas facile d’être différent dans une Chine où 92 % de la population appartient à l’ethnie han. "J’espère que les gens vont sortir des clichés habituels, confie Abdulhabir. J’aimerais qu’ils pensent à nous en tant que Chinois, non en tant que représentants d’une ethnie qui les dérange."

Des Ouïgours, les Chinois ont le plus souvent une image très exotique. Ils sont perçus comme des étrangers égarés au milieu de légion de hans. Les traits de leurs visages les distinguent, leur culture, généralement présentée par les médias officiels comme chatoyante et folklorique, aussi. Les clichés ont décidément la vie dure.

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