Politique

Turquie : victime de violences policières, Hakan Yaman veut « éveiller les consciences »

Hakan Yaman a été sauvagement agressé lors du mouvement de contestation de Gezi, qui fit 8 morts et plus de 8 000 blessés en mai-juin 2013. Cet ancien chauffeur de bus se bat pour, dit-il, éveiller les consciences sur l’état des droits de l’homme et les violences policières en Turquie. De passage à Paris, il témoigne.

Mis à jour le 6 novembre 2014 à 16:50

Hakan Yaman a son domicile. © Capture d’écran d’une vidéo d’Amnesty International.

"Malgré le stress de la procédure judiciaire, l’horreur de ce qu’il a subi, ses multiples opérations et l’inquiétude qu’il éprouve pour l’avenir de sa famille, il se tient droit, debout, et c’est lui qui me donne la force de continuer", s’exclame Elif Eylem Dedeoglu. Tout de blanc vêtue, queue de cheval blonde, cette élégante avocate stambouliote défend son client avec une pugnacité aussi féline que son allure. Et il suffit de regarder Hakan Yaman, son visage abîmé mais digne, ses belles mains bouger calmement, et de l’entendre posément raconter son drame pour se convaincre de son exceptionnelle force d’âme.

Tabassé, mutilé puis laissé pour mort par des policiers lors du vaste mouvement de contestation de Gezi qui embrasa Istanbul comme la plupart des villes turques en mai-juin 2013, cet ancien chauffeur de bus scolaire de 37 ans se bat, dit-il, pour une cause plus large que la sienne. La condamnation de ses agresseurs – et leur probable impunité – lui importe bien moins que de "faire changer les choses" en Turquie. "Que deux ou trois policiers soient condamnés ne changera rien, nous visons beaucoup plus que cela", explique son avocate. "La séparation des pouvoirs et l’indépendance de la justice ne sont plus qu’un vain mot. Avec la loi sur la sécurité en passe d’entrer en vigueur, le gouvernement se protège de mieux en mieux. Le fait d’octroyer des pouvoirs élargis à la police est une catastrophe", poursuit-elle (voir encadré). "Notre espoir s’amenuise, mais nous essayons de faire en sorte qu’il demeure", résume Hakan Yaman, qui, à l’initiative d’Amnesty International, est venu en ce début novembre passer quelques jours à Paris pour témoigner, après une halte aux Pays-Bas et avant de se rendre en Belgique et en Allemagne. "Nous donnons aussi des conférences en Turquie, afin d’éveiller les consciences sur l’état des droits de l’homme et les violences policières dans notre pays", précise Elif Eylem Dedeoglu.

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"Véritables scènes de guerre"

Tout commence le 3 juin 2013 vers 20 heures. Hakan Yaman, qui n’est pas un manifestant, rentre du travail. Afin d’éviter les "véritables scènes de guerre" qui se déroulent dans certaines rues du quartier de Sancaktepe, il emprunte une artère plus calme pour regagner son domicile. Mauvais choix. À bord d’un engin blindé, un groupe de policiers le prend pour cible : un  puissant jet d’eau le projette contre un mur, un coup de gaz lacrymogène dans l’estomac lui coupe la respiration, ces hommes s’avancent et le frappent à la tête. L’un d’eux, en civil, lui enfonce un objet pointu dans l’œil gauche. "Je l’ai senti exploser". Puis ils jètent le malheureux dans un feu. Par instinct de survie, il restera cinq minutes dans le brasier, le temps que ses agresseurs repartent : "J’ai fait le mort, sinon ils m’auraient achevé".

Un œil crevé, la vision de l’autre perdue à 80%, le dos gravement brûlé, des fractures multiples à la face… Six opérations n’ont pu réparer l’irréparable. Deux autres l’attendent. "Je suis dans une situation très difficile. J’ai quatre personnes à charge (ma femme et mes deux filles) et, en perdant mon œil, j’ai perdu mon travail. Je suis sans ressources ni sécurité sociale car je travaillais à mon compte. Je vis de l’aide de mes amis et voisins".

Son quartier étant majoritairement peuplé de Kurdes et d’Alévis, Hakan Yaman a-t-il "payé" pour son appartenance à l’une et l’autre de ces (importantes) minorités ? "On est avant tout des êtres humains, et on doit traiter les autres comme tels. Je suis kurde et alévi, ma femme ne l’est pas, elle vient de la mer Noire et on s’entend à merveille", tranche-t-il. Comment en effet trouver la moindre excuse à une pareille tentative de meurtre ? D’autant que les deux habitants du quartier qui l’ont amené jusqu’à l’hôpital le plus proche ont dû insister pour que les policiers, qui avaient reçu l’ordre d’empêcher l’accès des blessés aux soins et avaient érigé un barrage à l’entrée du bâtiment, acceptent de le laisser passer.

Instruction sans fin

Quant à la procédure elle-même, c’est le parcours du combattant. "Quinze mois après les faits, nous en sommes toujours au stade de l’instruction. Trois suspects ont été identifiés par le Ulusal Kriminal Büro ["Bureau criminel national", une institution indépendante de l’État, habilitée à produire des preuves en justice]. Nous attendons toujours de voir leurs photos. Nous avons posé des questions très concrètes à la police et en avons reçu des réponses ridicules. Quant à nos démarches auprès des autorités, elles sont hélas restées sans réponse", raconte Dedeoglu.

Une attitude somme toute logique, puisque le président Recep Tayyip Erdogan, Premier ministre à l’époque des événements de Gezi, avait demandé aux forces de police de réprimer les manifestations sans ménagement, allant jusqu’à déclarer que le jeune Berkin Elvan, 15 ans, blessé par une grenade lacrymogène alors qu’il sortait chercher du pain et décédé le 11 mars dernier après 269 jours de coma, avait été "entraîné par des organisations terroristes".

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Dans cette "nouvelle  Turquie" plus démocratique dont le président Erdogan a proclamé l’avènement, une profonde réforme de la police et un meilleur fonctionnement de la justice sont-ils à l’ordre du jour ? Hakan Yaman, les familles des huit morts et des quelque 8 000 blessés de Gezi, et bien d’autres victimes, attendent que cette "nouvelle Turquie" les regarde. Droit dans les yeux.