Société

Aminata Pagni : une juriste ivoirienne pour aider le Maroc dans sa politique migratoire

Mis à jour le 20 février 2017 à 08:49

Aminata Pagni, une des rares étrangères à travailler pour une institution marocaine. © DR

Aminata Pagni est discrète. Aujourd’hui elle est pourtant une des chevilles ouvrières de la nouvelle politique d’accueil du royaume.

En décembre dernier, le Maroc a annoncé une deuxième vague de régularisation de sans-papiers, actuellement en cours. Cette opération fait suite à une première, menée en 2014. Et elle fait courir Aminata Pagni, 34 ans, Ivoirienne et une des rares personnes d’origine étrangère à travailler pour une institution marocaine.

Pagni, c’est une sorte de petite success story militante, adossée à la question migratoire au Maroc.

Elle accepte de répondre avec plaisir à nos questions, même si elle avoue préférer rester discrète. Le public ne la connaît pas, les médias marocains ne l’ont jamais vraiment sollicitée.

Pourtant, Mehdi Alioua, président du Groupe antiraciste de défense et d’accompagnement des étrangers et migrants (GADEM), association la plus active sur le dossier de l’immigration, est clair : Pagni, c’est la bonne source sur le sujet.

De l’associatif à l’institution

Pagni pose ses valises au Maroc en 2011 pour rejoindre son conjoint déjà installé là-bas. Elle ne veut pas trop s’épancher sur le sujet mais reconnaît que pour ce dernier, l’installation n’a pas forcément été facile. Elle-même peine à trouver un emploi. Elle remarque que beaucoup de ses compatriotes sont employés à des postes qui ne correspondent pas à leur qualification.

« Je ne voulais pas rester inactive durant ma recherche d’emploi, alors j’ai demandé à un ami ivoirien si il y avait des associations où s’engager. Il m’a parlé de groupes communautaires, mais ça ne m’intéressait pas. Puis il m’a parlé du GADEM . Je suis allée voir. » La jeune femme est conquise par un tissu associatif « bien plus actif que dans mon pays. » Au GADEM, on apprécie ses connaissances juridiques : elle a une maîtrise en droit et un diplôme en gestion de conflits. Au final, son bénévolat se transforme en emploi.

Le deuxième acte des aventures marocaines de Pagni s’ouvre en 2014, et en grande pompe. En janvier de cette année, le gouvernement annonce une grande campagne de régularisation des sans-papiers vivant au Maroc, dont on dit qu’ils sont alors entre 30 000 et 40 000.

Sur le front pour mener cette opération à bien : le Conseil national des droits de l’Homme (CNDH). Cette institution qui « vient concrétiser l’engagement du Royaume du Maroc dans la protection des droits et libertés des citoyens », selon les termes officiels, annonce l’ouverture d’un poste pour travailler sur les questions migratoires. Pagni postule. En plein lancement de l’opération de régularisation, elle est embauchée.

Le CNDH et les autorités ont bien saisi : l’opération ne peut être menée sans un dialogue avec les associations les plus actives sur le dossier. A la même période, le GADEM, qui évoluait encore dans une zone grise, reçoit les documents nécessaires à une activité plus formelle. La symbolique de son embauche n’échappe pas à Pagni, mais elle insiste : « Je pense vraiment avoir été embauchée sur les bases de mes connaissances juridiques et mon expérience associative. »

En accord avec son boss

Elle travaille désormais sous la houlette de Driss Yazami, président du CNDH. « Il est très à l’écoute » nous dit-elle. Et pour cause : cet ancien militant maoïste, réconcilié avec la monarchie, né dans les années 1950, a été expulsé de France en 1975 pour son militantisme l’ayant conduit à soutenir une grève de sans-papiers, alors qu’il était étudiant. Lorsqu’il s’exile de nouveau à Paris pour fuir la répression des services marocains, il reprend du service dans le militantisme aux côtés des travailleurs immigrés.

Au CNDH, Aminata Pagni occupe le poste de chargée des droits des migrants au sein de la direction protection et monitoring des droits de l’homme. Elle est salariée du fait du statut particulier du CNDH mais ne peut devenir fonctionnaire : l’accès formel à la fonction publique est réservé aux Marocains.

Au sein de l’institution, elle planche aussi dans la commission de recours, en charge de l’examen des dossiers de régularisation en seconde instance. « Dans la commission, qui mélangeait des représentants des autorités, de différents ministères mais aussi de la société civile, j’ai retrouvé des gens du GADEM », raconte Pagni, qui tient à maintenir une saine séparation entre son emploi et le militantisme associatif mais reste connectée et à l’écoute du tissu militant.

Faire en sorte que l’État prenne le relais des associations

Considère-t-elle avoir participé à l’élaboration de la nouvelle et ambitieuse politique d’accueil marocaine ? « Il serait prétentieux de répondre oui. » Elle préfère parler de la « chance » qu’on lui a offerte de se montrer « force de proposition à [sa] modeste mesure, capable d’interpeller et d’alerter quand nécessaire. »

Et aujourd’hui, elle trouve une logique à son évolution de la société civile vers une institution : « Les acteurs associatifs ont été des pionniers et leur accompagnement compte, mais aujourd’hui il faut aussi s’assurer qu’ils ne se substituent pas à l’action publique. »