Politique

Tunisie : pour un nouveau contrat de confiance entre gouvernants et gouvernés

C’est en lisant une déclaration faite par un ex-ministre du gouvernement de Monsieur Essid où il indiquait que huit ministres du gouvernement actuel n’ont pas un diplôme universitaire et que près de quatre-vingts cinq pour cent des députés n’ont pas le baccalauréat, que l’idée d’écrire cet article m’est venue.

Mis à jour le 6 février 2017 à 15:26
Sémi Cherif

Par Sémi Cherif

Sémi Cherif est président du Centre de Tunis de la réflexion stratégique (CTRS), titulaire d’un doctorat en sciences économiques et d’une maîtrise de sciences politiques de l’université Paris-I.

Au premier rang, des membres du gouvernement tunisien, le 26 août 2016, au Parlement, à Tunis. © Riadh Dridi/AP/SIPA

Indépendamment de la dimension empirique de cet aspect, quand bien même elle est importante, c’est sa portée sur le développement de la capacité institutionnelle dont le pays doit faire état pour prétendre pouvoir faire face à la complexité qui caractérise la situation présente du pays, pour ne pas dire sa gravité à plus d’un titre, qui m’a interpellé.

En effet, si on considère que les sphères décisionnelles, qu’elles relèvent de l’exécutif ou du législatif, ont besoin de jouir d’une perception positive des gouvernés, notamment eu égard à ce qu’a connu le pays en la matière, pour pouvoir entreprendre des réformes au coût socioéconomique élevé, elles ne pourront l’envisager, en toute rigueur, que si elles bénéficient, au préalable, de la confiance des acteurs en leur compétence de les concevoir et de les mettre en œuvre.

Si tel est le cas, et c’est le cas, une des exigences de la période à venir pour rétablir cette confiance, est celle devant se traduire par un changement profond du rapport du Peuple au politique, en particulier, et à l’Etat et au pays, en général. Un changement sans lequel le processus de rupture, représentant l’essence même des évènements du 14 janvier 2011, ne pourra se concrétiser et la dynamique réformatrice souhaitée ne pourra ni être menée à son terme ni atteindre les objectifs qui lui sont fixés.

Ce changement doit mener l’équipe dirigeante, quel que soit son bord et son référentiel politique, à adopter les deux règles suivantes comme le socle édifiant un nouveau contrat de confiance avec les tunisiens et les tunisiennes qu’elle a la charge de gouverner dans cette période hautement délicate de leur histoire.

La première règle consiste à établir et à adopter le critère méritocratique dans le choix de ceux qui décident et ceux qui interviennent, peu ou prou, dans la décision et son élaboration.

Pour ce faire, le pays devra élaborer et mettre en place, ce qui n’est du tout évident à réaliser, notamment de par l’urgence de plusieurs de ces dossiers, d’une nouvelle grille d’évaluation des compétences et de mécanismes plus adaptés pour les coopter.

Il faut que le politique prenne conscience que les pratiques de l’ancien régime en la matière, et qui se sont prolongées et même consolidées après le 14 janvier 2011, ont fini par créer tout un système comprenant toutes les catégories d’acteurs pouvant intervenir, à différents niveaux et degrés, dans les processus décisionnels : hommes politiques, hauts cadres de l’administration, universitaires, hommes d’affaires, bureaux d’études et autres qui, tout en s’organisant en groupes d’intérêt et en réseaux, ont beaucoup investi pour la mise en place de ce système et pour l’amener à un stade où il devient capable par lui-même de préserver leurs intérêts et leurs positions.

Il faut rompre avec cette pratique faisant que les responsables sont choisis en fonction de leur allégeance au « chef »

Un système basé sur la médiocrité et la servitude et profitant de l’impuissance et de l’indifférence des « autres parties » qui auraient pourtant elles intérêt, pour une raison ou une autre, à agir dans le sens du changement du système.

En d’autres termes, il faut rompre avec cette pratique faisant que les responsables, et à quelques exceptions près et sauf concours de circonstances, sont choisis en fonction de leur allégeance au « chef », de leur appartenance régionale, de leur « malléabilité » pour ne pas dire de leur servitude et de leur prédisposition à servir les intérêts de ceux qui « pèsent » au niveau des nominations dans le système, et, bien évidemment, de leurs « aptitudes » à se montrer à la hauteur de la confiance et de la bénédiction de l’international.

Cette première règle doit être accompagnée par une deuxième toute aussi déterminante dans l’amélioration de la perception que peut avoir le citoyen de ses gouvernants et de sa confiance dans leur gestion, à savoir la sincérité de ces derniers.

Autrement dit, il est demandé à ceux qui vont gouverner, autrement dit à ceux à qui le Peuple aura délégué le Pouvoir, de tenir, en toute circonstance, le discours de la vérité, de la sincérité et du « parler vrai au Peuple ».

Il s’agit, à travers un tel discours, non seulement d’établir un rapport de confiance entre l’Etat et le citoyen, sans laquelle aucune action réformatrice n’est efficace et durable, mais aussi de s’en servir pour exprimer d’une manière tangible le respect que se doit d’avoir l’Etat au citoyen.

Ce respect, faut-il le souligner, demeure l’un des vecteurs les plus puissants pour renforcer ce sentiment d’appartenance, de dignité et de fierté que doit ressentir chaque citoyen non épisodiquement mais au quotidien et pour susciter son intérêt, son adhésion à un projet de développement et sa mobilisation pour sa concrétisation.

Les hommes politiques sont responsables moralement et politiquement, avant de l’être juridiquement

Par ces propos, nous entendons mettre en exergue le fait que l’une des exigences premières, de la rupture avec le passé, figure la nécessité d’instaurer une troisième règle que le monde politique se doit d’observer : pour un politique, l’« honnêteté intellectuelle » est toute aussi importante, si ce n’est plus, que l’« honnêteté financière ».

L’intérêt le plus significatif d’une telle règle est d’amener les hommes politiques à considérer qu’ils sont responsables moralement et politiquement, avant de l’être juridiquement dans certains cas, et qu’ils sont redevables au peuple de chaque choix qu’ils font, de chaque promesse, de chaque décision qu’ils prennent et de chaque information économique et sociale qu’ils communiquent.

Une telle approche aurait permis au pays d’avancer d’une manière plus tangible dans la concrétisation du slogan majeur du soulèvement du peuple tunisien qui demandait « le départ » du l’ancien régime et pas seulement de celui de la personne qui le symbolisait le plus à savoir l’ex-président.