Économie

François Pérol : « Le système financier international n’est pas à l’abri de nouvelles menaces »

De la stagnation économique en Europe au développement stratégique de son groupe en Afrique en passant par les dangers de la finance non régulée, François Pérol, dirigeant de BPCE, le deuxième groupe bancaire français, livre son analyse.

Mis à jour le 10 octobre 2014 à 19:12

Avant d’être nommé à la tête de BPCE, Francois Perol a été secrétaire général adjoint de l’Elysée. © Bruno Levy/JA

En cette mi-septembre, le grand soleil qui baigne le ciel parisien pourrait presque permettre à François Pérol de faire signe à Emmanuel Macron, de l’autre côté de la Seine. De son bureau de la rive gauche, le président du directoire de BPCE, deuxième groupe bancaire français né du rapprochement en 2009 de Banque populaire et de Caisse d’épargne, fait quasiment face au bâtiment de Bercy où officie le ministre français de l’Économie. Les deux hommes ont été, dans un passé pas si lointain, banquiers d’affaires à la banque Rothschild. Un point commun parmi d’autres : tous deux sont fils de médecin, diplômés de Sciences-Po Paris, de l’École nationale d’administration (ENA), et ils sont passés par la prestigieuse Inspection des finances avant de rejoindre les ors de la République. Pas du même côté de l’échiquier, toutefois.

François Pérol aura été membre des cabinets de deux ministres de l’Économie de droite, Francis Mer puis Nicolas Sarkozy, avant de suivre ce dernier en 2007 à l’Élysée au poste de secrétaire général adjoint chargé de l’Économie. Une fonction qu’Emmanuel Macron occupera cinq ans plus tard, mais auprès de François Hollande. Aujourd’hui, leur face-à-face n’est pas que géographique : il n’y a pas plus grand contempteur que François Pérol de la politique économique menée sous le gouvernement Valls. Et son diagnostic de l’évolution des économies européennes n’a rien de réjouissant ni d’encourageant pour les nombreux pays d’Afrique francophone dont les liens avec l’Europe sont encore très forts. Il est cependant bien difficile de cerner la vision économique de ce quinquagénaire : libéral dans son discours sur les rigidités du marché du travail et la lourdeur de la fiscalité, ce partisan de la non-intervention de l’État dans l’économie a paradoxalement été l’un des conseillers économiques les plus interventionnistes, participant aux sauvetages d’Alcatel, de Bull ou de France Télécom, mariant GDF et Suez, accélérant le rapprochement entre Banque populaire et Caisse d’épargne – ce qui lui a d’ailleurs valu, en février 2014, une mise en examen pour prise illégale d’intérêts…

« Visiteur occasionnel et observateur » de l’Afrique, où son groupe s’est développé sans guère de logique depuis une quinzaine d’années, il se dit impressionné par la croissance soutenue que connaît le continent. Et il reconnaît, off the record, avoir été très gêné par l’idée énoncée par son mentor Nicolas Sarkozy, mi-2007, selon laquelle l’homme africain ne serait pas entré dans l’Histoire. Le continent, pour lui, est prometteur. Il assure vouloir y mener une politique d’implantation plus cohérente et plus active, après avoir passé les cinq premières années de son mandat à renforcer la solidité financière de son groupe.

En partie, d’ailleurs, pour y accompagner ses clients, qui, de plus en plus, s’intéressent à cette zone. Sans pression : BPCE, qui n’est pas coté en Bourse, est maître de son temps. Début septembre, François Pérol s’est rendu au Cameroun et au Congo-Brazzaville – deux pays où le groupe est présent -, puis en Côte d’Ivoire, où il a bien failli s’implanter il y a trois ans en négociant une entrée – finalement avortée – au capital de Banque Atlantique. Une manière de poser les premières pierres d’un chantier d’avenir. Entretien.

Propos recueillis par Frédéric Maury

Jeune Afrique : L’OCDE s’est alarmée en septembre 2014 du niveau anémique de la croissance dans la zone euro, tombée à 0,8 %. Pensez-vous possible un retour dans le rouge de l’économie européenne ?

François Pérol : En Europe, le scénario central est celui d’une reprise très progressive. Le potentiel de croissance est plus faible aujourd’hui qu’avant le début de la crise financière, en 2007, et il semble durablement très réduit. Les politiques budgétaires sont fondamentalement restrictives, car l’endettement public a atteint des niveaux difficilement dépassables. C’est un scénario à la japonaise que nous connaissons, particulièrement en France.

Comment voyez-vous l’avenir pour la France ?

Nos prévisions sont traditionnellement plus pessimistes que le consensus, mais, jusqu’à présent, les faits nous ont malheureusement donné raison pour l’année 2014. Et nous anticipons moins de 1 % de croissance pour 2015.

Une partie de l’industrie financière n’est pas régulée et  continue de faire ce que les banques faisaient hier.

Une spirale déflationniste est-elle possible ?

Des mécanismes déflationnistes se mettent en place. Les acteurs économiques n’achètent pas parce qu’ils pensent que les prix vont baisser. Les négociations salariales vont se dérouler sur la base de prévisions d’inflation extrêmement basses, et les entreprises savent qu’elles ne pourront pas augmenter les prix. Je ne sais pas si nous allons entrer véritablement dans une période de déflation, mais ce qui est certain c’est que la croissance va rester durablement faible. En France, la demande de crédits adressée aux banques est très limitée. Nous sommes parvenus à un point tel que le secteur privé n’arrive plus à financer les besoins du service public et que ce dernier ne peut plus recourir à la dette. Il faut donc redonner la capacité au secteur privé de produire plus et mieux.

Que faudrait-il améliorer ?

Il faut réformer le marché du travail et mettre en œuvre la simplification administrative. Sur ce dernier point, on constate plutôt un durcissement alors qu’il faudrait libérer les énergies.

Bio Express

6 novembre 1963 Naît au Creusot, en Bourgogne

1990 Sort major de l’École nationale d’administration (ENA)

2002-2005 Nommé directeur adjoint du cabinet des ministres de l’Économie Francis Mer, puis Nicolas Sarkozy

2005 Devient associé-gérant de la banque d’affaires Rothschild & Cie

2007 Nommé secrétaire général adjoint de la Présidence

2009 Prend la tête du groupe BPCE, créé le 31 juillet

Est-ce le sentiment des entrepreneurs que vous rencontrez ?

Les chefs d’entreprise sont attentistes. Le gouvernement sous-estime l’impact des mesures qui ont été prises au début du nouveau mandat, sur la taxation du capital par exemple. Il y a une incompréhension généralisée en France vis-à-vis de la politique fiscale. Vous ne croyez pas à la possibilité d’une relance par la demande ? Non, car l’appareil productif n’est pas équipé pour y faire face. Si vous relancez par la dépense publique, cela se traduira par un surcroît de déficit extérieur.

Partagez-vous les recommandations du patronat français sur le droit du travail, qui prône l’abandon des 35 heures, la suppression de jours fériés ?

Tout à fait. Il est souhaitable qu’en la matière on privilégie les négociations au niveau des entreprises. Si notre système était efficace, aurions-nous 5 millions de chômeurs ? Le statu quo protège aujourd’hui ceux qui ont un travail au détriment de ceux qui en cherchent.

Y a-t-il toujours des locomotives économiques au niveau mondial ?

Les États-Unis n’ont pas surmonté toutes les difficultés, mais leur économie est plus dynamique que celle de l’Europe. Et il existe toujours un potentiel très important de croissance dans ce qu’on appelle, à tort, le monde émergent – car certains pays, comme la Chine, ont déjà largement émergé. Beaucoup d’États africains ont également un grand avenir.

Depuis la crise financière de 2007-2008, les banques occidentales se sont-elles vraiment réformées ?

Les établissements régulés se sont adaptés à une évolution en profondeur de la réglementation, notamment en ce qui concerne le capital, le mode de financement, la résolution des difficultés. Le mouvement n’est pas terminé et ne le sera que dans quatre ou cinq ans. Mais ce qui a été fait a fondamentalement changé les établissements bancaires. Ainsi, le groupe BCPE a presque doublé le montant de ses fonds propres durs, passant de 24 à 42 milliards d’euros entre 2009 et aujourd’hui. Nous avons plus de dépôts, donc un financement plus stable. Nous avons arrêté les activités pour compte propre. Beaucoup de grandes institutions ont suivi cette tendance.

Doit-on craindre une nouvelle crise financière ?

Je ne crois pas que le système financier international soit à l’abri de nouvelles menaces. Pour surmonter la crise, les banques centrales ont libéré des liquidités en quantité abondante, ce qui a produit, ici et là, des bulles spéculatives. Ces dernières finiront par exploser. Quand ? Je ne le sais pas. Et puis il reste une partie de l’industrie financière qui n’est pas régulée et qui continue de faire ce que les banques faisaient hier…

Lors de visite au Cameroun en septembre 2014, Francois Pérol a rencontré le ministre Alamine Ousmane Mey (à droite). © Bicec-Victor Zébazé

Que pensez-vous de la lutte contre l’évasion fiscale ?

Certains experts estiment qu’il y a plus d’argent qui s’échappe de l’Afrique vers les paradis fiscaux qu’il n’en rentre par l’aide au développement… Il y a eu une évolution très importante, en Suisse par exemple. Il n’est pas normal que certains pays se spécialisent dans l’évasion fiscale. L’échange d’informations se met progressivement en place. C’est inévitable et souhaitable. Les États-Unis ont commencé à s’attaquer à ce problème en votant une loi qui oblige les intermédiaires financiers opérant hors des États-Unis gérant des comptes appartenant à des citoyens Américains à transmettre à l’administration américaine des données sur ces comptes. Il n’y a peut-être pas moins de paradis fiscaux qu’avant, mais il ne faut pas sous-estimer ce qui a été fait en la matière depuis 2008.

Nous cherchons à être un opérateur industriel. Pour cela, nous devons être majoritaires.

Votre groupe compte des filiales dans ces paradis fiscaux, au Vanuatu par exemple…

Je me réfère à la liste noire dressée par notre gouvernement : nous n’en avons aucune. La Bred Banque populaire a effectivement une activité à Vanuatu, mais il s’agit d’une simple banque de détail, ce qui n’est pas assimilable à une activité d’évasion fiscale.

Vous vous êtes rendu en septembre 2014 en Afrique, et votre groupe y est implanté depuis une dizaine d’années. Quelle vision avez-vous de l’évolution récente des économies locales ?

Le continent, particulièrement l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique centrale, présente un potentiel de croissance extrêmement important des taux de bancarisation faibles – entre 7 % et 14 % – et il fait l’objet d’un regain d’intérêt très fort de la part des entreprises du monde entier. Je suis convaincu que la bancarisation progressera très vite grâce aux nouvelles technologies. La tendance est : moins d’agences et plus de banques mobiles. En Côte d’Ivoire, en quatre ans seulement, les opérateurs de télécommunications gèrent davantage de comptes de monnaie électronique qu’il n’y a de comptes bancaires dans le pays. Cette offre, si elle était enrichie, répondrait mieux aux besoins d’une grande partie de la population.

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Dans votre plan stratégique 2014-2017, l’expansion internationale tient une place importante. Quels métiers souhaitez-vous déployer en Afrique ?

Nous estimons que nous pouvons, de manière plus systématique et plus importante que ce que nous avons fait par le passé, investir dans ces pays pour accompagner et accélérer le mouvement de bancarisation. Par ailleurs, nous sommes un acteur important dans la zone en matière de financement d’infrastructures, de ressources naturelles, et l’Afrique nous intéresse aussi à ce titre.

Lors d’un déplacement récent en Côte d’Ivoire, vous avez affirmé votre intention d’installer le groupe BPCE dans ce pays. Sous quelle forme ?

C’est l’une des économies les plus importantes de la zone, et nous souhaitons en effet nous y implanter. Nous travaillons sur plusieurs hypothèses. Cela peut être une acquisition ou un partenariat. À ce stade, je ne souhaite pas donner davantage de détails.

Êtes-vous candidat pour entrer au tour de table de la Caisse nationale des caisses d’épargne (CNCE) ?

Non. C’est une rumeur.

Mais pourriez-vous entrer à 10 % ou 20 % au capital d’une banque, comme un partenaire technique ?

Nous cherchons à être un opérateur industriel. Pour cela, nous devons être majoritaires.

En 2011, vous avez mené de longues négociations avec la Banque Atlantique en Côte d’Ivoire. Pourquoi n’ont-elles pas abouti ?

Il n’y avait pas d’accord, ni sur la nature de la transaction ni sur le prix.

Quels sont les autres pays que vous visez de manière prioritaire ?

Nous ne raisonnons pas en termes de pays. L’Afrique de l’Ouest, francophone et anglophone, est en train de former un tout, et nous la considérons comme tel.

Y aura-t-il une opération en 2014 ou en 2015 ?

Nous ne divulguons jamais de calendriers, qui dépendent aussi des circonstances et des opportunités.

Avant le plan en cours, vos précédentes orientations stratégiques évoquaient déjà l’expansion internationale, et notamment en Afrique…

Entre 2010 et 2014, les exigences des superviseurs et des régulateurs ont été considérablement durcies et, pour y répondre, nous avons donné la priorité au renforcement de notre solidité financière. Aujourd’hui, nous sommes dans une situation qui nous permet d’aborder de manière sereine des projets internationaux dans le domaine de la banque de détail.

On a du mal à saisir la cohérence de vos implantations sur le continent.

Elles sont liées à l’histoire. Les Banques populaires avaient investi au Cameroun et au Congo. Les Caisses d’épargne en Tunisie et au Maroc. Natixis en Algérie. Le groupe BPCE a hérité de tout cela. Ensuite, la crise financière a stoppé net ses ambitions d’expansion.

Au Maroc, vous étiez actionnaire du CIH avant de revendre vos parts. En 2012, vous avez investi 140 millions d’euros dans le capital du marocain Banque populaire. Comment voyez-vous la relation avec ce groupe, qui rayonne désormais au sud du Sahara ?

Nous sommes très heureux de notre relation avec ce groupe, qui est très dynamique. Il existait une relation ancienne entre la Banque populaire en France et son homonyme au Maroc. Aujourd’hui, nous sommes actionnaire à hauteur de 5 %, et je siège au conseil d’administration de BCP [Banque centrale populaire]. Nous avons noué un partenariat commercial concernant la clientèle des migrants marocains installés en France. Le groupe BCP a des ambitions en Afrique, ce qui s’est déjà traduit par l’achat de Banque Atlantique. Cette question de l’expansion en Afrique subsaharienne, nous en discutons souvent.

Pour les banques françaises en Afrique, je ne crois pas qu’il soit trop tard.

Avez-vous un projet commun de développement au sud du Sahara ?

Pas encore. Nous prenons le temps de nous connaître un peu mieux.

L’un des deux groupes à l’origine du groupe BPCE, Banque populaire, a longtemps été le partenaire privilégié de l’un des principaux groupes panafricains, Bank of Africa, avant de couper tout lien. Il y a quelques années, Crédit agricole a cédé ses filiales au sud du Sahara. Diriez-vous que les banques françaises ont manqué leur rendez-vous avec l’Afrique ?

Je ne crois pas, en tout cas, qu’il soit trop tard. Il y a encore beaucoup de choses à faire, énormément d’innovations à mettre en place.

Qatar National Bank a été capable de mettre près de 600 millions de dollars sur la table en dix jours pour devenir l’actionnaire principal du premier groupe panafricain Ecobank. Les banques françaises ont-elles la même force de frappe financière ?

Oui.

Et la même volonté ?

Cela dépend des banques françaises. En ce qui nous concerne, nous voulons faire beaucoup de choses en Afrique sans que cela ne remette en question nos équilibres. Sur nos 23 milliards d’euros de revenus, 85 % sont générés en France. Les 15 % qui restent proviennent essentiellement des États-Unis et de l’Asie. La part de l’international va, certes, augmenter. Mais notre groupe va garder le socle de son activité en France, centré, dans les régions qui composent nos territoires, sur le métier de banque de proximité, en respectant nos spécificités coopératives. Ce qui n’empêche pas nos banques d’accompagner quotidiennement leurs clients à l’international…

Pensez-vous que le regard sur l’Afrique a changé ?

J’en suis convaincu. Il y a bien sûr en ce moment un risque sanitaire qui préoccupe tous les investisseurs. Mais, à cette réserve près, j’observe un intérêt croissant des groupes – français ou autres – pour l’Afrique. Et cet intérêt se porte sur des secteurs toujours plus variés.

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En tant que conseiller au sein de cabinets, au ministère de l’Économie puis à l’Élysée, vous avez œuvré à plusieurs opérations stratégiques pour l’économie française. Êtes-vous partisan d’un État stratège, voire interventionniste ?

En France, l’État est traditionnellement très impliqué dans l’économie. Probablement trop. Au cours des dernières années, je n’ai pas le sentiment qu’il ait toujours joué un rôle très positif. Le rôle de l’État doit être avant tout de créer les conditions pour favoriser le développement des entreprises, que ce soit en matière de fiscalité, de bonne gouvernance, de droit du travail ou de justice.

Mais quand vous unissez GDF et Suez, ou Banque populaire et Caisse d’épargne…

Ce furent des interventions ponctuelles. Le rapprochement de GDF et de Suez avait été annoncé avant l’arrivée de Nicolas Sarkozy au pouvoir, il fallait bien trouver une solution. Est ensuite intervenue la crise financière. C’est après la faillite de la banque d’investissement américaine Lehman Brothers, en septembre 2008, que le rapprochement entre Banque populaire et Caisse d’épargne a été décidé. Et, contrairement à ce que beaucoup pensent, c’était à l’initiative des deux banques, pas à celle de l’État.

On ne peut pas se réjouir de l’acquisition réalisée par un groupe français à l’étranger et, en même temps, vouloir interdire aux entreprises étrangères de faire de même en France.

Quelle est votre position concernant le nationalisme économique ?

L’État doit veiller aux intérêts stratégiques du pays, dans le domaine de la défense ou des ressources sensibles. Mais les économies sont ouvertes. On ne peut pas se réjouir de l’acquisition réalisée par un groupe français à l’étranger et, en même temps, vouloir interdire aux entreprises étrangères de faire de même en France.

Vous évoquez le cas français, mais les Africains n’en sont pas encore à acquérir des entreprises françaises…

L’histoire peut changer, y compris dans le secteur bancaire. Demain, des groupes africains feront des acquisitions en dehors de leur continent. La question n’est pas de savoir si cela arrivera, mais quand…