Politique

Ridha Raddaoui : « Tout le monde propose des solutions au terrorisme en Tunisie, mais il faut d’abord le comprendre »

Ridha Raddaoui, avocat tunisien et membre du centre tunisien d’études et de recherches sur le terrorisme (CTERT). © Capture d'écran Youtube/ FTDES Tunisie

Alors qu’un nouveau rassemblement est prévu le 5 février à Tunis pour dire « non au terrorisme en Tunisie », Ridha Raddaoui, avocat tunisien et membre du CTERT, répond aux questions de Jeune Afrique sur ce phénomène complexe et changeant.

Touchée par plusieurs attaques terroristes ces dernières années et figurant parmi les principaux pourvoyeurs de combattants jihadistes étrangers en Irak, en Syrie et en Libye, la Tunisie est en proie à un large débat sur le retour de ses ressortissants combattant au Moyen-Orient.

Dans le cadre de sa première étude socio-démographique sur le terrorisme en Tunisie, le centre tunisien d’études et de recherches sur le terrorisme (CTERT) a épluché les dossiers de 1 000 personnes jugées pour terrorisme entre 2011 et fin 2015. Les résultats ont permis de mieux cerner les profils des jihadistes tunisiens ainsi que des pistes d’explication à leur radicalisation. Ridha Raddaoui, qui a co-dirigé l’étude, revient sur ce travail.

Jeune Afrique : Certains des résultats de votre étude sur le terrorisme en Tunisie vous ont-ils surpris ? Qu’apprend-on de nouveau ?

Ridha Raddaoui : Ce qui ressort de cette étude, c’est d’abord un chiffre effrayant : 40% des personnes jugées pour terrorisme poursuivaient des études supérieures. Beaucoup d’intellectuels, donc. On constate aussi une forme de mobilité qui n’est pas forcément géographique : de plus en plus de personnes continuent à mener une vie professionnelle et privée tout en préparant leur jihad, en espionnant la société. L’infiltration au sein de ministères régaliens (dans la police, l’armée, et même au ministère de l’Intérieur) est aussi plus courante depuis la révolution.

 

Autre information importante à souligner : les personnes étudiées par le CTERT ne sont pas forcément croyantes, et leur radicalisation ne repose pas toujours sur la dimension religieuse. On observe que la plupart d’entre eux ont commis des délits ou crimes de droit commun avant de partir combattre à l’étranger. Et souvent, leur radicalisation se fait dans les prisons, où des détenus pour des motifs variés se retrouvent dans les mêmes cellules, sans forcément d’isolement prévu pour les extrémistes. Et puis il y a aussi l’implication croissante des femmes et des enfants dans les organisations terroristes.

Justement, pouvez-vous nous en dire plus sur les cas d’enfants embrigadés par des organisations terroristes ? Et sur la féminisation de ces dernières ?

La législation prévoyant des peines de prison moins élevées pour les mineurs, et les organisations terroristes recrutent de plus en plus d’enfants, pour gagner en discrétion. Nous n’avons pas encore de chiffres précis mais nous y travaillons.

Par ailleurs, le rôle des femmes au sein de ces organisations a évolué. Depuis que les autorités tunisiennes ont désigné pour la première fois le groupe salafiste Ansar Charia comme « organisation terroriste », en 2013, leur nombre a augmenté pour remplacer les hommes, plus surveillés ou en prison [35 des 1 000 personnes au cœur de l’étude sont des femmes]. Et surtout, elles accèdent à des fonctions plus importantes, certaines prenant les commandes en tant que leaders. Il existe même désormais des groupes terroristes exclusivement féminins. Une cellule composée de 20 femmes projetant une attaque contre le ministre de l’Intérieur tunisien a d’ailleurs été démantelée en octobre 2016.

Quelles solutions préconisez-vous pour prévenir et enrayer le terrorisme ?

Le phénomène du terrorisme n’est pas assez expliqué. On ne peut pas enrayer un phénomène qu’on ne comprend pas. Aujourd’hui, tout le monde propose des solutions mais il faut d’abord chercher à le comprendre, et c’est ce que nous essayons de faire au CTERT. L’idée est de définir plus précisément le profil du terroriste tunisien, un profil spécifique, auquel on ne peut associer des généralités. Il ne s’agit pas d’un phénomène lié exclusivement au degré d’éducation, de pauvreté ou à la position géographique. C’est plus complexe que cela.

D’autres organismes ont été créés ces derniers mois pour analyser le problème et réfléchir à des solutions, comme la Commission nationale de lutte contre le terrorisme en août 2015, et les députés viennent de voter ce 31 janvier la création d’une commission d’enquête parlementaire sur les filières de recrutement de Tunisiens au profit d’organisations jihadistes.

C’est une bonne chose, parce que la diversité des recherches permet une meilleure visibilité, à condition de permettre un minimum de coordination. Une stratégie nationale de lutte contre le terrorisme a été annoncée en novembre par l’État tunisien, mais les détails sont encore flous et nous n’avons pas été consultés sur le sujet.

Pourquoi le retour de ces jihadistes inquiète-t-il aujourd’hui ? 

Il y a beaucoup de populisme dans le débat qui agite actuellement le pays. La révolution de 2011 avait permis le rassemblement et un nouveau réseautage de plusieurs personnes arrêtées sous Ben Ali en vertu de la loi anti-terroriste de 2003. Plus de 3 000 de ces prisonniers avaient bénéficié d’une amnistie générale. Une absence de contrôles et/ou de poursuites, une facilité de circulation, la complication de la situation libyenne, ou encore le contrôle de centaines de mosquées à travers le pays par Ansar Charia peuvent expliquer le nombre aussi important de jihadistes tunisiens dans les zones de conflit.

Aujourd’hui, le vrai débat ne concerne pas le retour de ces jihadistes au pays, mais plutôt le refus de leur retour par la population tunisienne. Or le sujet n’est pas nouveau, les premiers retours ayant eu lieu en juin 2014. Je pense que le danger n’est pas si grand, puisqu’il ne s’agira pas d’un retour massif. Ces jihadistes tunisiens ont le droit de rentrer chez eux et ont le droit d’être jugés de façon équitable.

 

Sur quoi travaille le CTERT à présent ?

Nous préparons actuellement une étude sur le terrorisme féminin, qui devrait être publiée d’ici quelques semaines, et nous formulerons ensuite des idées et des recommandations pour lutter contre ce fléau. Nous avons rencontré le 1er février le rapporteur spécial de l’ONU sur les droits de l’Homme et la lutte contre le terrorisme, en visite à Tunis, pour discuter entre autres de l’application de la nouvelle loi anti-terroriste adoptée en 2015. Il existe encore des cas de torture en Tunisie, on ne va pas le cacher, et rien ne peut justifier cela. Même pas le terrorisme.

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