Économie

L’argent des Africains : Roland, chauffeur de taxi au Gabon − 1590 euros

Par - à Franceville
Mis à jour le 23 octobre 2019 à 19:37

Roland, 31 ans, au volant de son taxi personnel, sa petite entreprise dans le Haut-Ogooué depuis 3 ans. © Benjamin Polle pour Jeune Afrique

La trentaine, un certain sens de la tchatche, et un véhicule géré au cordeau : voilà pour le business model de Roland, taxi à son compte depuis trois ans à Franceville, dans le sud-est du Gabon.

Dans le Haut-Ogooué, le bastion du clan Bongo au sud-est du Gabon, Roland fait la visite. Ici la dépouille supposée d’une fille d’Omar Bongo Ondimba conservée par une professionnelle chinoise envoyée à échéances régulières et à grands frais, là la somptueuse demeure d’un ministre, un peu plus loin une usine de transformation du bois du groupe Rougier…

Roland connaît le Haut-Ogooué comme sa poche : il y est taxi à son compte depuis trois ans. Chaque jour y est réglé comme du papier à musique et tourne autour de deux services quotidiens : l’un de 5h à 12h et l’autre de 16h à 20h.

Natif de Franceville, où encore récemment les affiches de campagne en faveur d’Ali Bongo Ondimba jalonnaient les principales artères, avant d’accueillir la CAN, l’ancien étudiant qui a quitté le lycée à 17 ans organise au plus juste sa petite entreprise : une Toyota Corolla louée à un employé de la Banque des États d’Afrique centrale (BEAC).

Les petites courses en ville ne sont pas très rémunératrices, à 1 000 F CFA (1,5 euros)

Point de départ chaque matin : le rond-point du marché de Potos à Franceville, où nombre de chauffeurs du coin stationnent en attendant les clients. « Les petites courses en villes ne sont pas très rémunératrices, à 1 000 F CFA (1,5 euros) », dit-il au volant. L’idéal, ce sont les locations à la journée ou à la demi-journée, payées au moins 38 euros.

Comme ce matin de mi-décembre où il va de piéton en piéton dans les rues de Bongoville, cherchant les passants les plus offrants pour un retour vers Franceville. Si une première passante monte pour un aller à 70 centimes d’euros vers le chef-lieu de la province, distant d’une demi-heure de route, la suivante sera moins bonne marchande et fera la même distance pour 2,2 euros, sous le regard amusé des passagers. Roland, lui, se contente d’un sourire en coin.

Des pauses pour regarder les matchs de foot

Okondja, Akiéni, parc national des Plateaux Batéké… Roland, père d’une fille nommée Trixi, sillonne quotidiennement la province. Quand il ne conduit pas, il dort chez lui où il dit vivre seul dans un maisonnette des abords de Franceville qu’il loue 53 euros par mois. « Je m’accorde seulement quelques pauses pour regarder les matchs du Paris Saint-Germain ou du Real Madrid », dit-il. Ou encore quand, ponctuellement, il va « skier » − argot étudiant en vogue à Franceville pour des soirées arrosées et dansantes − avec quelques amis dans les bars, eux aussi proches du marché de Potos.

À la sortie de ses études, il est embauché par la Sucaf, la Sucrerie africaine du Gabon, qui fait partie du groupe agro-industriel Somdiaa. Il y apprend à conduire des véhicules sur les exploitations de cannes à sucre et à préparer des mélanges d’engrais. Jusqu’en 2009 : à cette date, il entre au service d’une certaine Marie Mbembé, qui revendique un lien familial avec l’ancien président gabonais Omar Bongo Ondimba.

Si le lien familial n’est pas prouvé, tout du moins sa nouvelle patronne a-t-elle un parc automobile personnel à la hauteur de ses prétentions. Pas moins de sept voitures différentes pour cette phobique de l’avion. Elle fait tous ses déplacements en voiture pour se rendre au Gabon, mais aussi au Nigeria, au Cameroun ou en Côte d’Ivoire. Ce dont se charge Roland, qui alterne entre les véhicules.

Seul hic : la paie ! Il perçoit alors 121 euros, sans défraiements supplémentaires lors des missions à l’étranger, alors qu’en tant qu’employé à la Sucaf, où il ne travaille plus, il pouvait gagner jusqu’à 300 ou 450 euros par mois.

 

Des économies dédiées à sa fille et à sa voiture.

En 2014, c’est décidé, il se met à son compte. Désormais, il conduit chaque jour la voiture d’un particulier qu’il loue en leasing à un employé de la Banque des États d’Afrique centrale (BEAC) pour 22,8 euros par jour. La petite entreprise à quatre roues lui revient donc à 160 euros par semaine, remis chaque dimanche au propriétaire (684 euros par mois).

Ici comme ailleurs, la voiture est un gouffre de charges : à commencer par l’assurance, une police de la compagnie OgarVie à 153 euros à l’année, et l’essence dont le plein lui revient à 42 euros pour quatre jours d’autonomie environ… Ce qui n’affranchit pas des imprévus. Tout ce que Roland arrive à économiser chaque année lui permet de parer les imprévus de santé, de prendre soin de sa fille, de lui-même… et de sa voiture.

Pour faire face, mieux vaut que les courses, et les bonnes, soient au rendez-vous. Ses revenus à la journée varient entre 30 et 76 euros, soit en moyenne 1 590 euros par mois.

Si tout se passe bien, au bout de quelques années, la voiture deviendra sa propriété. Tout du moins, le propriétaire s’est-il engagé à la lui céder.

 

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