Société

Guinée : au coeur du « ground zero » de l’épidémie d’Ebola

C’est ici, quelque part entre Nzérékoré et Macenta, en pleine forêt, qu’Ebola est apparu il y a bientôt un an. Une région difficile d’accès, qui a payé un lourd tribut à l’épidémie, et où des hommes et des femmes se battent contre la fatalité. Reportage.

Mis à jour le 24 novembre 2014 à 12:55

Au centre de transit de Macenta. © Haby Niakate/J.A.

Agnès a 30 ans et le regard rieur. Originaire de Nzérékoré, en pleine Guinée forestière, elle a rejoint il y a quelques mois les équipes du Programme alimentaire mondial (PAM). Son job ? Coordinatrice de terrain. Elle organise les distributions de vivres de l’agence onusienne dans les villages de sa région natale, épicentre de l’épidémie d’Ebola qui frappe l’Afrique de l’Ouest depuis bientôt un an. Elle fait partie de ceux qui s’assurent que, dans les zones les plus touchées, chaque famille reçoit suffisamment d’huile, de riz, de lentilles et de farine enrichie pour tenir quarante-cinq jours.

Depuis le début de l’épidémie, la plupart des villageois ont déserté les champs afin d’éviter les travaux collectifs et les contacts avec d’éventuels animaux infectés. Il n’y aura pas de récoltes cette année, ni de quoi remplir les étals ou les estomacs. De toute façon, nous explique-t-on, les frontières avec la Sierra Leone, le Liberia et la Côte d’Ivoire sont fermées et les rares produits encore exportés sont stigmatisés. Le riz, le café ou la pomme de terre cultivés dans la région ne se vendent plus et leurs prix se sont effondrés. A contrario, ceux des denrées généralement importées, comme le manioc de Côte d’Ivoire, se sont envolés.


Ebola : plongée en Guinée et en Côte d’Ivoire avec nos envoyés spéciaux by Jeune Afrique

Aujourd’hui, Agnès et son équipe sont à Guéla, un village isolé situé à trois heures de mauvaise piste de Nzérékoré. Pour s’y rendre, mieux vaut avoir une bonne voiture et l’estomac bien accroché. Il est à peine midi. La chaleur est étouffante. Les équipes du PAM, chargées officiellement d’approvisionner 289 foyers (chacun constitué de six à huit personnes), sont là depuis 7 heures du matin, et les habitants du village, massés derrière un cordon de sécurité, attendent depuis presque aussi longtemps.

Onze cas d’Ebola ont été enregistrés à Guéla. Quelques minutes seulement avant le début de la distribution, des ambulances de la Croix-Rouge ont emmené, dans le hurlement des sirènes, cinq nouveaux cas suspects. Ici, chacun est bien conscient des dangers que comporte ce type de rassemblements dans une région où les écoles ont depuis longtemps fermé et où les autorités sanitaires déconseillent de se serrer la main.

>> Lire aussi : Ebola : 60 jours pour gagner la guerre

"Si nous, nous montrons notre peur, il n’y aura plus aucun rempart"

Agnès porte un masque et des gants. Elle nous conseille discrètement de garder nos distances pour parler avec les villageois. "On leur a expliqué qu’il ne fallait pas qu’ils aient de contacts entre eux, raconte-t-elle. Ça a tenu quelques minutes, ils se sont écartés les uns des autres, mais quelques instants plus tard, c’était reparti ! Ils nous disent : "On vit ensemble ici, comment voulez-vous qu’on ne se touche pas ?""

Impossible en effet. Tout comme il est impossible de savoir ce qui se passe réellement dans ces villages reculés et pourtant si nombreux dans la région, dans l’intimité de ces cases et de ces cours communes. Certains sont peut-être déjà infectés sans le savoir. D’autres le seront sans doute dans quelques jours.

Dans la préfecture voisine de Macenta, de l’aveu même du directeur préfectoral de la Santé, le Dr Mamadou Diallo, on ne sait pas combien de personnes ont succombé à Ebola. "Il y a les villages réticents, où l’on ne peut toujours pas entrer et qui se méfient des étrangers, explique-t-il. Et puis il y a toutes les morts suspectes qui n’ont pas été comptabilisées, notamment au début de l’épidémie. Nous avons récemment mené une enquête dans deux localités ; nous nous sommes rendu compte que 91 décès sans doute liés à Ebola n’avaient pas été enregistrés."


Agnès (au premier plan) organise une distribution de rations alimentaires
à Guéla, près de Nzérékoré. Là-bas, les paysans ont depuis longtemps déserté les champs.
© Haby Niakate/JA

Dans son bureau exigu, le Dr Diallo tient à rappeler le bilan officiel de sa préfecture, même s’il sait qu’il est sans doute très en deçà de la réalité : 320 décès pour 500 cas à la mi-octobre. Comment parvient-il à conserver son flegme ? "On est obligé de banaliser les événements, car si nous, nous montrons notre peur, il n’y aura plus aucun rempart."

Le directeur de l’hôpital de Macenta, le Dr Savané, est là lui aussi. Il explique avoir déjà perdu douze agents de santé, dont son prédécesseur. Parce qu’il est trop risqué d’avoir recours à un personnel n’ayant jamais affronté le virus, son hôpital n’a encore reçu aucun renfort. "Les gens fuient l’hôpital, raconte-t-il. Il n’y a que les femmes enceintes qui sont bien obligées d’accoucher quelque part qui viennent encore. Mais beaucoup pensent qu’en venant ils seront contaminés par Ebola. Certains croient même que nous allons vendre leur sang à Médecins sans frontières ! Résultat : nous ne facturons presque plus d’actes, l’argent n’entre plus et nous survivons grâce à notre trésorerie. Avec Ebola, plus rien ne fonctionne normalement."

>> Voir notre infographie : Ebola, qui donne, combien et à qui ?

Devant l’entrée de l’hôpital de Macenta, un immense tableau indique le prix des gestes médicaux : 3 000 francs guinéens (0,35 euro) le pansement, 7 000 francs la consultation, 25 000 francs l’échographie… Et c’est vrai qu’il n’y a que devant la maternité que l’on fait encore la queue. Ailleurs, le silence règne. "Même pour les opérations les plus bénignes plus personne ne vient, indique un infirmier. Il est vrai qu’Ebola a fait beaucoup de morts, mais combien ont succombé à des maladies que l’on aurait pu soigner s’ils s’étaient rendus à l’hôpital ?" Sacko, le surveillant, confesse qu’il n’a pas grand-chose à faire ces temps-ci. Il en plaisante même, en désignant les couloirs vides de l’hôpital : "Ebola, c’est un gaillard, deh ! Regardez le résultat !"

 

Le centre de transit de Macenta jouxte un hôpital où plus personne n’ose venir se faire soigner de peur de tomber malade. © H.N/JA

Des camions embourbés à la queue leu leu

Le centre de transit pour les malades d’Ebola a été installé juste derrière l’établissement. Un centre de traitement est également en construction, mais en attendant la fin des travaux, c’est vers celui de Guéckédou que les personnes infectées sont envoyées. Encore faut-il qu’elles survivent au voyage…

Quiconque a déjà pris la route entre ces deux villes sait à quel point elle peut être éprouvante : non goudronnée, elle se transforme en un véritable enfer à la moindre goutte de pluie (c’est-à-dire très souvent en zone forestière), avec des camions embourbés à la queue leu leu et des coupeurs de route sur le qui-vive. Une semaine avant notre arrivée, une ambulance de la Croix-Rouge a été coincée près de sept heures en pleine nuit. Le patient qu’elle transportait n’a pas survécu.

Retour au centre de transit de Macenta. Le Dr Dimaï Ouokpamy, 33 ans, est à la barre. Avant, ce jeune Guinéen travaillait au service des maladies infectieuses de l’hôpital Donka, à Conakry. Contrairement à beaucoup de ses aînés, il a accepté de venir travailler "au front", et c’est avec fierté qu’il présente les membres de son équipe : une cinquantaine de personnes (des Guinéens pour la plupart), dont 18 médecins et infirmiers, pour 35 lits.

Il nous conduit à "la crèche", où sont accueillis les orphelins d’Ebola, ces enfants dont les parents sont morts et qui, tant que la période d’incubation n’est pas achevée, sont toujours considérés comme des "contacts". Ce sont des femmes qui ont survécu à la maladie et sont durablement immunisées contre le virus qui en ont la garde. Au bout de vingt et un jours, s’ils ne développent aucun symptôme, ils seront "renvoyés dans leur communauté", qui prendra "sans doute" soin d’eux, nous explique-t-on. Mais personne n’en a la certitude.

Ce jour-là, une équipe du PAM est en visite elle aussi. Elle vérifie que les repas qu’elle fait concocter chaque jour par une restauratrice du coin sont bien distribués aux patients. Un médecin s’approche pour demander à voix basse si des rations pourraient aussi être distribuées au staff du centre de traitement. Histoire d’éviter aux médecins de devoir aller se nourrir en ville, de s’exposer au virus ou, au contraire, d’y exposer les habitants. Il voudrait aussi "du café, des fruits et des thermos", explique-t-il avant d’ajouter, avec un sourire fatigué, que "c’est pour être au taquet et plus efficace". S’est-il déjà plaint auprès des autorités ? "Pour quoi faire, réplique un de ses collègues. À Macenta, il y a le PAM, MSF et même l’Unicef, mais il n’y a pas d’État."

>> Lire aussi : Guinée : chronique d’une lutte acharnéecontre Ebola

Ils mettent (enfin) la main à la poche

On les avait accusés de pingrerie. Le 8 novembre, des chefs d’entreprise du continent ont finalement décidé de créer un fonds d’intervention d’urgence contre Ebola. Avec, déjà, un premier succès : ils ont réussi à lever les 28 millions de dollars demandés par l’Union africaine, en attendant, espère-t-on, d’autres contributions. C’est l’opérateur MTN qui s’est montré le plus généreux en débloquant quelque 10 millions de dollars.

Parmi les donateurs à titre individuel, une majorité d’anglophones : le Nigérian Aliko Dangote, président du groupe Dangote (3 millions de dollars), le Zimbabwéen Strive Masiyiwa, président d’Econet Wireless (2,5 millions d’euros), le Sud-Africain Patrice Motsepe, à la tête d’Africa Rainbow Minerals Ltd. (1 million), le Nigérian Tony Elumelu, président du conseil d’administration de United Bank for Africa (1 million de dollars, qui viennent s’ajouter aux 600 000 dollars déjà débloqués en août). L’Ivoirien Jean-Louis Ekra, d’Afreximbank, l’un des rares francophones à avoir fait un don (1 million de dollars), a promis de mobiliser ses partenaires. En revanche, toujours pas de nouvelles des grands patrons d’Afrique du Nord.