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Cet article est issu du dossier «Mauritanie, cinq ans pour tout changer»

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Cinéma

Karim Miské, talent sans frontières

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L'auteur d'Arab Jazz, dans la capitale française, le 16 octobre.

L'auteur d'Arab Jazz, dans la capitale française, le 16 octobre. © Vincent Fournier pour J.A.

Tantôt à Nouakchott, tantôt à Paris. Une caméra dans une main, un stylo dans l’autre. L’écrivain et documentariste franco-mauritanien Karim Miské explore depuis vingt-cinq ans les voies complexes du métissage.

La première fois qu’il a foulé le sol mauritanien, en 1979, il avait 15 ans. "J’ai grandi dans un rapport plus fantasmatique que réel à ce pays, qui a longtemps fait office de mirage", témoigne l’écrivain, scénariste et documentariste Karim Miské. Un an plus tôt, un coup d’État militaire avait déposé Moktar Ould Daddah, le premier président de la Mauritanie indépendante, mettant fin au bannissement du père de Karim, le diplomate et homme politique Ahmed Baba Miské.

"Mes parents étaient des militants tiers-mondistes et anticolonialistes. À partir de la fin des années 1950, mon père s’était retrouvé en conflit avec Ould Daddah, qui était vu comme pro-Français." Un temps incarcéré avant d’être nommé ambassadeur à Abidjan puis à Washington – histoire de l’éloigner -, Ahmed Baba Miské avait fini par prendre la route de l’exil, jusqu’à la fin du règne d’Ould Daddah. C’est donc à Abidjan qu’est né Karim, avant de rejoindre Paris où il a grandi dans sa famille maternelle, française. "J’ai été élevé du côté français tout en cultivant un lien fort avec l’Afrique", résume le quinquagénaire, pour qui cette attache avec le continent est avant tout politique.

En bon fils de militants anti-impérialistes et d’un père qui flirta avec la presse (il a collaboré à Jeune Afrique à la fin des années 1960 et, avec Simon Malley, a fondé le magazine Africasia, futur Afrique Asie), Karim Miské a opté pour des études de journalisme au Centre d’études des sciences et techniques de l’information (Cesti), à Dakar, avant de se lancer dans le documentaire.

Il n’a que 24 ans lorsqu’il réalise un premier film très remarqué, Économie de la débrouille à Nouakchott (1988). Depuis, si les thèmes qu’il aborde en tant que réalisateur sont variés (la surdité, l’interruption volontaire de grossesse, la séduction en Mauritanie, le fondamentalisme religieux…), ce talentueux touche-à-tout ne cesse d’explorer les rapports complexes qu’il entretient avec les différentes composantes de son identité.

"Vilain petit canard"

"En Mauritanie, j’ai été très bien accueilli par la famille de mon père. Pour eux j’étais un Maure, un Mauritanien, et non un Français." Pour le jeune Parisien, l’expérience est fondatrice : "Je ne comptais pas renier ce que je suis, cela m’a appris à me défendre et à me situer." Porteur d’un métissage qu’aucune de ses deux cultures d’origine n’accepte naturellement, Karim Miské a assumé son statut de "vilain petit canard" : "Je suis français à l’intérieur, mais avec un faciès qui, en France, me renvoie à mon origine étrangère. Et en Mauritanie, où mon apparence me fait davantage ressembler aux gens du pays, je sais que je ne suis pas vraiment comme eux."

S’il a été invité, en 2013, au festival Traversées Mauritanides en tant qu’écrivain mauritanien, lui-même a du mal à endosser cette étiquette. En 2010, il tombe sur une vidéo dans laquelle un gesticulateur médiatique brode sur la France des clochers et son héritage chrétien, dans un discours plein de "poncifs identitaires". Miské prend alors sa plus belle plume pour affirmer sa francité. "Tout à coup, je me suis senti dépossédé de mes églises, de ma France à moi", écrit-il. Une France qui peine selon lui à se départir de ses propres contradictions : "On y parle sans cesse de métissage, mais cette identité multiple n’y est toujours pas reconnue. On te renvoie en permanence à tes origines étrangères." Cette racialisation de moins en moins rampante, Miské l’a pourfendue ces dernières années, notamment dans des tribunes publiées dans Le Monde ou sur Rue89.

Celui qui se définit comme un "paria conscient" – en référence à la philosophe allemande Hannah Arendt, naturalisée américaine – a puisé dans cette identité inclassable une certaine familiarité avec les cultures minoritaires. "J’ai toujours eu des amis juifs, témoigne-t-il. Ils avaient une expérience de l’altérité proche de la mienne." Une proximité qui l’a amené notamment à réaliser Juifs et Musulmans, si loin, si proches, diffusé en quatre épisodes sur la chaîne Arte en 2013 : "C’est une commande qu’on m’a proposée. Il fallait parvenir à faire un pas de côté, à faire preuve d’une certaine distance."

Afro-Européen

C’est encore le métissage identitaire qui sert de toile de fond à son premier roman, Arab Jazz (éditions Viviane Hamy), couronné, en France, par le Grand Prix de littérature policière en 2012 : un polar enraciné dans le très multiculturel 19e arrondissement de Paris, où se croisent juifs orthodoxes, musulmans salafistes, témoins de Jéhovah… et un flic breton. Un livre inspiré par ses propres virées nocturnes. "Je me suis nourri de polars depuis l’âge de 13 ans, mais je ne suis pas adepte de la classification. Je voulais écrire un livre, mais pas forcément un policier", avoue-t-il tout en qualifiant son style d’héritier "du roman social du XIXe siècle".

Français sans se limiter à cette seule identité. Pas vraiment mauritanien – "je connais les codes de cette société mais je n’ai jamais appris à parler le hassaniya, par exemple" -, Miské l’inclassable se définit lui-même comme "un Afro-Européen, un peu à la façon des Afro-Américains aux États-Unis". Il se consacre aujourd’hui à l’écriture de nouvelles et de scénarios. Loin de la Mauritanie, où il est retourné l’an dernier après six années d’absence. Mais avec dans le coeur cette Afrique à la fois si lointaine et si proche.

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