Politique

Burkina Faso : il faut « transformer l’essai »

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Par  Béchir Ben Yahmed

Béchir Ben Yahmed a fondé Jeune Afrique le 17 octobre 1960 à Tunis. Il est président-directeur général du groupe Jeune Afrique.

Les Français disent souvent « que d’un mal peut naître un bien« , tandis que chez les musulmans, on aime à se répéter le célèbre « il vous arrivera de mal accueillir ce qui se révélera être un bien pour vous« .

Je ne peux m’empêcher de penser à ces maximes de sagesse en constatant le salutaire effet en Afrique de la tentative avortée de Blaise Compaoré d’obtenir de ses concitoyens qu’ils lui accordent un mandat de plus.

Ce faisant, sans le vouloir, l’ancien président du Burkina a rendu un immense service à son pays d’abord, et à l’Afrique tout entière, ensuite.

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Blaise Compaoré a été surpris, et avec lui la plupart des observateurs, par la netteté du « non » qui lui a été opposé et par le soutien tacite que ce « non » et ses auteurs ont trouvé auprès de l’armée (et des autres services de sécurité).

>> Lire aussi : le récit de la chute de Compaoré heure par heure

Il a eu le mérite et la sagesse de ne pas insister, évitant ainsi que son long règne ne finisse dans le sang.

Pour ma part, je continue de penser que le Burkina est sorti d’une trop longue période de stabilité pour entrer dans une ère d’instabilité : la recherche d’un nouvel équilibre des pouvoirs risque de durer plusieurs années.

Pour l’heure, trois semaines après la démission et le départ rapide de son président, ce pays est entré de façon apparemment ordonnée dans une période de transition d’un an avec un pouvoir bicéphale, civil et militaire.

Souhaitons-lui bon vent et voyons l’effet en Afrique du « non » retentissant et massif opposé par les Burkinabè à la demande déraisonnable d’un mandat supplémentaire formulée par leur président depuis vingt-sept ans.

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Blaise Compaoré a donc cru possible de demander à ses concitoyens de le maintenir à leur tête cinq ans de plus (au moins) ; son mandat aura été, au contraire, écourté d’un an. Et il a dû s’incliner.

De ce fait, le 31 octobre 2014 fait date dans l’histoire politique de l’Afrique : il y aura désormais un avant et un après 31 octobre.

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Que feront les homologues africains de Blaise Compaoré – ils sont douze à se maintenir au pouvoir depuis plus de quinze ans – qui avaient déjà peaufiné les arguments qu’ils s’apprêtaient à utiliser pour tenter de justifier l’utilité – que dis-je, la nécessité – pour leurs pays respectifs de les garder au pouvoir plus longtemps encore, et si possible à vie ?

Dans le court terme, aucun d’eux n’osera s’aventurer dans la même voie de peur de déclencher, de la part de son peuple et de sa jeunesse, une réaction négative et violente.

Ils laisseront les choses et les esprits se calmer, en attendant que redevienne possible et faisable ce qui, aujourd’hui, paraît leur être interdit.

Mais l’Afrique et les Africains ont tout intérêt, eux, à « transformer l’essai ». Il nous incombe de saisir cette conjoncture favorable pour guérir enfin le continent de ce mal qui lui est particulier : une kyrielle de chefs d’État blanchis sous le harnais, dont l’idée fixe est de demeurer indéfiniment au centre d’un pouvoir dont seul leur entourage profite (Hors Afrique, seuls quatre ex-pays de l’ancienne URSS, plus la Corée du Nord et Cuba se refusent à l’alternance démocratique).

C’est tout à fait possible si, en Afrique même, tout le monde s’y met. Et si les Africains sont aidés de l’extérieur par ceux qui comptent. 

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Les États-Unis sont déjà en pointe dans ce combat : leur président, leur secrétaire d’État et ceux qui, avec eux, formulent la politique étrangère américaine multiplient les interventions les plus directes pour inciter les chefs d’État à s’en aller à temps « avant qu’on ne les chasse ». Ils l’ont fait avec insistance auprès de Compaoré qui, malheureusement, a préféré écouter une autre musique.

Le président français et sa diplomatie sont sur la même ligne ; ils gagneraient cependant à être moins sélectifs et plus directs. Mais eux, au moins, tentent d’agir, fût-ce de façon oblique, tandis que le reste de l’Europe brille par son absence et que la Chine affiche, imperturbablement, son respect des dirigeants en place, quel que soit leur âge et quoi qu’ils fassent – Mugabe inclus.

Les Nations unies et les agences du système international n’ont pas encore trouvé la formule qui leur permette de peser sans s’ingérer. Mais gageons qu’elles seront désormais moins absentes.

Les organisations non gouvernementales (ONG) ont acquis une puissance morale qu’elles mettent au service des causes justes. Celle-ci en est une qui devrait retenir davantage leur attention. 

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Mais l’essentiel du travail doit être fait par les Africains eux-mêmes et j’en suis convaincu, ils vont s’y atteler.

Fort de l’autorité morale que lui confère sa fonction de secrétaire général de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF), l’ex-président du Sénégal, Abdou Diouf – dix-neuf ans au pouvoir suprême – a déclaré, ce 20 novembre, en bonne connaissance de cause : « Les peuples ne peuvent plus supporter que les mêmes restent à la tête de l’État trop longtemps. Un mandat renouvelable une fois est suffisant. »

Il faut qu’il soit relayé et soutenu. Il le sera, y compris par des chefs d’État en exercice qui donneront le bon exemple en proclamant : « Moi, en tout cas, je ne le ferai pas. »

Les intellectuels africains devront s’engouffrer dans la brèche et se faire entendre ; les organes de presse et leurs journalistes devront stigmatiser les apôtres du maintien indéfini au pouvoir, souligner qu’ils desservent leurs pays et leur continent, et aller jusqu’à refuser de publier leurs discours.

L’arme du boycott pourrait être agitée, puis, si cela se révèle nécessaire, utilisée.

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La charte de l’Union africaine dispose la nécessité d’instaurer un partenariat entre les gouvernements et toutes les composantes de la société civile, en particulier les femmes, les jeunes et le secteur privé, afin de renforcer la solidarité et la cohésion entre nos peuples.

Elle appelle au respect des principes démocratiques, des droits de l’homme, de l’État de droit et de la bonne gouvernance.

Il s’impose d’opposer ces articles à la douzaine de chefs d’État retardataires qui, par égoïsme et par faiblesse, prétendent maintenir leur pays et leur continent hors de ce siècle.

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