Politique

Iran : Soleimani le magnifique

Lors d'un discours devant les Pasdaran, dans les années 1980. © Ay-collection/Sipa

Coordinateur de la résistance chiite irakienne contre l'État islamique, le chef des opérations extérieures des Gardiens de la révolution a été élevé au rang de héros national par les médias.

En Iran, les héros militaires doivent généralement mourir avant d’être célébrés. Certes prompts à exalter les succès de leurs forces armées, les religieux au pouvoir se méfient beaucoup des hauts gradés qui se distinguent sur le champ de bataille, car ils pourraient un jour se retourner contre eux. C’est dire si l’apparition soudaine, il y a quelques mois, de photos du général de division Qassim Soleimani en a surpris beaucoup dans la République islamique et ailleurs.

Âgé de 57 ans, considéré comme un terroriste par les États-Unis, le chef des opérations extérieures des Gardiens de la révolution se tenait dans l’ombre, avant d’être glorifié comme un héros national par les médias iraniens, qui ont publié des clichés le montrant sur les champs de bataille de l’Irak voisin en train de coordonner la riposte des forces chiites et kurdes irakiennes à l’assaut de l’État islamique (EI). Un observateur réformateur qui l’a récemment rencontré à Téhéran le décrit comme "un militaire atypique qui ne laisse pas les ennemis de l’Iran dormir en paix et qui avait tenu les tensions à distance des frontières iraniennes", ajoutant qu’il était "en voie de devenir un personnage de légende".

Mais une telle promotion pourrait aussi servir à masquer l’échec des services de renseignements iraniens, incapables d’anticiper et de gérer les bouleversements régionaux – ce dont le général Soleimani est aussi responsable. "Le fait de publier ces photos exprime davantage la faiblesse du régime que sa force et traduit la volonté des autorités de montrer qu’elles contrôlent la situation ; c’est une réaction à un grave échec", déclare un ancien haut responsable.

Le général Soleimani a pris le commandement de la Brigade Al-Qods – l’unité spéciale des Gardiens de la révolution pour les opérations extérieures – en 2000. L’influent stratège s’emploie, depuis, à gagner le respect des conservateurs comme des réformateurs. Connu pour sa loyauté envers le Guide suprême, Ali Khamenei, il est chargé par celui-ci de faire de l’Iran une puissance régionale, en tenant le pays à l’écart des conflits du Proche-Orient et en affrontant ses rivaux dans des pays tiers, notamment au Liban, en Syrie, en Irak et en Afghanistan.

"Soleimani incarne la géopolitique de la République islamique, qui a connu de grands succès mais aussi commis d’énormes erreurs stratégiques", commente un analyste réformateur. Au sein du régime, le général est apprécié pour avoir érodé l’influence de Washington dans la région en sapant les opérations américaines en Irak et en Afghanistan.

Il a également joué un rôle clé pour soutenir le Hezbollah libanais contre Israël et pour aider Bachar al-Assad à se maintenir au pouvoir à Damas. Mais certains analystes lui imputent des erreurs d’appréciation, dont certaines remontent à la guerre contre l’Irak dans les années 1980. Il se serait également fourvoyé sur les conséquences des soulèvements arabes de 2011 qui, espérait-il, devaient mener "à des victoires iraniennes en Égypte, en Irak, au Liban et en Syrie".

Comme l’admet un bon connaisseur des arcanes du régime, l’Iran n’a pas su empêcher le renversement des Frères musulmans en Égypte. En outre, l’obstination de Téhéran à vouloir maintenir Assad au pouvoir s’est révélée extrêmement coûteuse – en argent et en vies humaines -, tout en envenimant les relations de l’Iran avec la Turquie et les monarchies du Golfe.

La chute de la ville irakienne de Mossoul en juin a porté à la République islamique un coup encore plus rude. Sous le choc, les dirigeants iraniens ont immédiatement dépêché le général Soleimani en Irak pour protéger Bagdad et les villes kurdes. La première photo de lui sur le champ de bataille a été publiée presque immédiatement après son arrivée. D’autres ont suivi, le montrant aux côtés de forces irakiennes chiites et kurdes.

On ne compte plus les portraits héroïques où le guerrier barbu pose, l’air détendu, avec les combattants. Mais ces images rappellent aussi que le conflit s’est dangereusement rapproché de son pays. "Les opérations militaires iraniennes se sont soudain déplacées des villes syriennes aux abords de nos propres frontières", note notre analyste.

Le rôle croissant joué par une autre personnalité sécuritaire, le secrétaire du Conseil suprême de la sécurité nationale, Ali Shamkhani, a laissé à penser que Téhéran avait, depuis, placé un contrepoids au général Soleimani. En juillet, Shamkhani a été envoyé en Irak pour rencontrer l’influent grand ayatollah Ali al-Sistani.


Le général major Qassim Soleimani. © Ay-collection/Sipa

Intègre et dépourvu d’ambitions politiques

Après cette rencontre, Téhéran a retiré son soutien à Nouri al-Maliki, l’ex-Premier ministre irakien semeur de discorde, pour l’apporter à Haider al-Abadi. On rapporte que Soleimani avait plaidé pour le maintien de Maliki, mais qu’il a dû accepter la décision du régime en faveur d’Abadi, signe d’un revirement politique face à la menace de l’EI. La capacité du général à mener des opérations militaires extérieures est également bridée par l’impact des sanctions liées au programme nucléaire iranien qui ont réduit de moitié les revenus pétroliers de Téhéran.

Soleimani, qui aurait demandé au président Rohani un budget plus important cette année, se serait vu rétorquer que la priorité devait aller à l’alimentation et à la santé. Malgré ces revers, l’influence du général de division Soleimani ne devrait pas faiblir. Il reste en contact rapproché avec l’ayatollah Khamenei et a la réputation d’être intègre et dépourvu d’ambitions politiques.

"Si l’ayatollah Khamenei lui demande de combattre les États-Unis, il le fera. S’il lui dit de coopérer avec eux, il le fera tout autant, affirme notre analyste. Il tente d’influencer les politiques, mais il reste un soldat qui obéira toujours à son supérieur."

Unité d’élite

La Brigade Al-Qods est l’une des cinq branches des unités d’élite que constituent les Gardiens de la révolution (les Pasdaran). Les quatre autres sont les forces terrestres et aériennes, la marine et les Basiji. Le corps des Gardiens de la révolution a été créé en 1980 pour "exporter la révolution" et unir "les pays en lutte pour leur libération" dans le monde musulman.

La Brigade Al-Qods, dont on ignore le nombre de membres, a vraisemblablement équipé et entraîné plusieurs groupes chiites, comme le Hezbollah libanais et les forces Badr irakiennes, mais aussi, en cas de convergence d’intérêts, des milices sunnites. Elle a principalement opéré au Liban, en Syrie, en Irak, en Afghanistan et en Bosnie-Herzégovine.

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