Politique

Libye : requiem pour Zintan

Des combattants de l'une des nombeuses milices zintanies. © MAHMUD TURKIA / AFP

Influente et toute-puissante au lendemain de la révolution libyenne, le petite ville arabe de Zintan, nichée dans le Djebel Nefoussa, est aujourd'hui considérablement affaiblie. Et cernée de toutes parts.

Depuis trois mois, un calme relatif règne à Tripoli, alors que le reste de la Libye est miné par la guerre. L’activité commerçante a repris bon an mal an, et les tables des charmants cafés de la place d’Algérie ne désemplissent pas. Au ministère des Affaires étrangères, un fonctionnaire tient à souligner le retour d’une vingtaine d’ambassadeurs.

Un diplomate européen fait part de son étonnement devant l’ordre qui règne dans la capitale, où ont été réactivés illégalement, l’été dernier, l’ancien Parlement et le gouvernement islamiste dirigé par Omar el-Hassi. Pourtant, le 13 novembre, les ambassades d’Égypte et des Émirats arabes unis étaient la cible d’attentats à la voiture piégée. Dix jours plus tard, à moins de 10 km du centre-ville, l’aéroport de Maitiga essuyait des tirs de missiles lancés par de vieux MiG partis de Zintan, à 170 km au sud-ouest, et pilotés par ses nouveaux alliés, d’anciens kadhafistes.

Zintan soutient également l’opération Dignité, cette guerre contre le terrorisme lancée en mai dernier par un général à la retraite, Khalifa Haftar, avec le soutien logistique du Caire, et endossée par l’autre gouvernement libyen, celui de Tobrouk – reconnu par la communauté internationale -, qui l’a légalisée, avant d’intégrer Haftar dans les rangs de l’armée nationale, dirigée par son ex-adjoint, Abderrazak Nadhouri.

Depuis la prise de l’aéroport international de Tripoli par les milices de Misrata (alliées aux salafistes de la capitale au sein de la coalition Fajr Libya) à l’issue de violents combats contre les groupes armés de Zintan, Maitiga, contrôlé par Abdelhakim Belhadj, assisté de l’un de ses fidèles, le chef de milice Abdel Raouf Kara, est le seul aéroport encore opérationnel.

Et donc une cible stratégique, d’autant que des livraisons d’armes en provenance du Qatar et du Soudan y ont été signalées au cours des derniers mois. Depuis El-Beïda, ancienne capitale de la monarchie, le Premier ministre de Tobrouk, Abdallah el-Thenni, a annoncé la semaine dernière une offensive sur Tripoli, mais la reconquête de la capitale semble incertaine. Alors, il faut gagner du temps et ouvrir plusieurs fronts pour tenter d’empêcher les puissantes milices de Fajr Libya d’en découdre avec Zintan, voire, comme elles le proclament, de l’éradiquer de la carte politico-militaire.

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Petite ville arabe de quelque 50 000 habitants nichée dans le Djebel Nefoussa et considérablement affaiblie militairement depuis sa défaite dans la capitale, Zintan a été propulsée sur le devant de la scène médiatique durant la révolution de 2011. Ses combattants bédouins impavides ont séduit les puissances étrangères, qui se sont appuyées sur eux pour marcher sur Tripoli. Outre le Qatar et les Émirats arabes unis, la France a également misé sur Zintan, y a acheminé des armes et a structuré au sol ses redoutables thuwar ("révolutionnaires").

Deux Zintanis ont joué le rôle d’officiers de liaison entre Doha et Paris : un colonel de l’armée de Kadhafi rallié à la révolution, Mokhtar el-Fernana, et un ancien gradé, Oussama el-Joueili. Au lendemain de la chute du "Guide", ils deviendront respectivement commandant militaire de la zone Ouest et ministre de la Défense. D’autres maroquins aussi stratégiques que les Affaires étrangères ou l’Intérieur seront également occupés par des Zintanis, qui favorisent sans scrupule la montée en puissance au sein de l’armée de leurs milices, lesquelles jouissent des largesses budgétaires du gouvernement.

Zintan a la folie des grandeurs

Le premier président du Conseil national de transition (CNT), Mahmoud Jibril, s’appuiera lui aussi sur la toute-puissante Zintan. C’est ainsi que le président du comité de pilotage de son parti, l’Alliance des forces nationales, n’est autre qu’un certain Abdelmajid Mlekta, dont le frère, Othman, dirige la très controversée milice Al-Qaaqaa. Grâce aux armes commandées par le ministère de la Défense, les huit principaux groupes armés de Zintan renforcent leur arsenal et font régner la loi dans la capitale. La milice Sawaik protégera ensuite le Premier ministre, Ali Zeidan, et ira jusqu’à prendre d’assaut le Parlement, sous domination islamiste.

Plus que jamais, la solidarité tribale prime sur l’intérêt national. L’alliance des Zintanis avec les Toubous, au Sud, et les Wershefana, réputés nostalgiques de Kadhafi, attisent les tensions et renforcent les suspicions à leur égard. D’autant que Zintan a la folie des grandeurs, comme le montre la visite, au début de 2014, de l’ambassadeur de France en Libye, Antoine Sivan, venu avec une délégation d’industriels français pour étudier la faisabilité de la construction d’un "aéroport international"… Mais le plus bel atout des Zintanis est un butin de guerre. S’ils ont contribué à exfiltrer en Tunisie l’ancien directeur de cabinet du "Guide", Béchir Saleh, ils détiennent ou plutôt protègent Seif el-Islam Kadhafi.

Aujourd’hui âgé de 42 ans, le fils préféré du "Guide" détient des secrets d’État et constitue un instrument de pression, mais aussi une précieuse monnaie d’échange. Pas question donc pour Zintan de le livrer à la Cour pénale internationale (CPI) ou à la justice de Tripoli. Au contraire, ses "protecteurs" envisagent de constituer une alliance de tribus autour de lui, avec notamment les Wershefana, et de négocier avec les kadhafistes un appui logistique et militaire. C’est ainsi que d’anciens membres des unités d’élite de feu Khamis Kadhafi rejoignent les milices de Zintan, notamment Al-Qaaqaa.

Délogés de la capitale, qu’ils ont toujours voulu dominer – contrairement aux Misratis -, ils sont aussi en recul sur leur flanc sud, où leurs alliés toubous, aujourd’hui en conflit avec les Guedadfa, sont mis en difficulté par les Ouled Sleiman et une partie des Touaregs ralliée à Fajr Libya qui ont repris le contrôle du champ pétrolier d’El-Charara. "Comme Kadhafi en son temps, Zintan descend vers le sud et utilise les Toubous, mais c’est une erreur qui peut leur être fatale", analyse un Touareg d’Oubari.

Un diplomate d’un pays voisin se montre pessimiste sur le sort de Zintan, qui doit désormais penser à sa "survie" face à la montée en puissance de Fajr Libya dans l’Ouest et le Sud, où transitent des groupes jihadistes. L’Algérie et la Tunisie ont encore renforcé leur contingent aux frontières, tandis que la France a déployé une cinquantaine d’hommes sur sa base temporaire de Madama, au Niger, à une centaine de kilomètres de la Libye, dans le cadre de la lutte contre le terrorisme au Fezzan.

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Zintan est aujourd’hui isolée

Au ministère français de la Défense, le sort de Zintan et sa rhétorique anti-islamiste ne laissent pas indifférent. Fin septembre, le chef de la milice Al-Qaaqaa, Othman Mlekta, y a exhorté Paris à soutenir sa tribu et à intervenir pour bombarder des positions terroristes, qu’il a précisées avec force détails, livrant même des informations sur des sites où serait passé le jihadiste algérien Mokhtar Belmokhtar. Au même moment, depuis Tobrouk, le chef d’état-major, Abderrazak Nadhouri, créait "les chambres d’opérations de la région Ouest", dont il a confié la direction au brigadier général zintani Idris Madi, qui a combattu aux côtés du régime de Kadhafi en 2011, avant d’être absous par le ministre de la Défense, Joueili.

Pendant ce temps, dans le Djebel Nefoussa, des notables de Zintan tentent de négocier un pacte de non-agression avec les Amazighs, proposant en échange de livrer des criminels zintanis. En vain. Dès lors, pour Zintan, la meilleure défense reste l’attaque. Depuis le 1er novembre, ses milices affrontent des combattants locaux ralliés à Fajr Libya dans la petite bourgade de Kikla.

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Mais les Zintanis savent que, s’ils ont fini par prendre le contrôle de Kikla le 24 novembre, la contre-attaque préparée par les chefs de Fajr Libya pourrait leur être fatale. Les chefs militaires misratis, de leur côté, ne cachent plus leur intention d’entrer dans Zintan, de mettre la main sur les reliquats de son arsenal et de s’emparer de Seif el-Islam. Après avoir été l’un des fers de lance de la révolution, les Zintanis sont aujourd’hui en bien mauvaise posture et paient à la fois leur arrogance passée et leurs alliances douteuses avec les kadhafistes, auxquels ils ont lié leur sort.

Cernée de toutes parts par des ennemis qu’elle a méprisés, menacés, combattus du temps de sa superbe, Zintan est aujourd’hui isolée. Majoritaires dans le Djebel Nefoussa, les Amazighs, restés pour le moment l’arme au pied, ne mâchent plus leurs mots à l’endroit de la tribu arabe, accusée d’avoir "trahi la révolution" et qui a un temps dicté sa loi en Tripolitaine. "Ce n’est plus qu’une question de temps", peut-on entendre à Misrata, Tripoli et dans les villages berbères.

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