Culture

Rencontre avec Bruce Dickinson, le chanteur de heavy metal qui a fait renaître Air Djibouti

Le chanteur d'Irone Maiden Bruce Dickinson lors d'un concert en République thèque le 8 juin 2014. © Vaclav Salek/AP/SIPA

Jeune Afrique a rencontré à Paris le chanteur du légendaire groupe de heavy metal britannique Iron Maiden. Également pilote de ligne, pilote-instructeur et patron de la société Cardiff Aviation, il a repris en main Air Djibouti, qui avait fait faillite en 2002. Un véritable coup médiatique pour le pays, qui reste propriétaire de la compagnie.

Bruce Dickinson est toujours entre deux avions. Et quand il ne les prend pas, c’est lui-même qui les pilote. Depuis plus de vingt ans, l’Anglais a deux casquettes. En plus d’être depuis 1981 le chanteur du célèbre groupe de heavy metal Iron Maiden, il porte également, depuis le milieu des années 90, celle de pilote de ligne.

Pilote-musicien, musicien pilote, Bruce cumule et à bientôt soixante ans, il vit enfin pleinement tous ses rêves de jeunesse. Pour les fans cependant la question ne se pose pas. Les icônes du Rock ne meurent jamais. Et quand ils reconnaissent le bonhomme aux cheveux désormais poivre et sel, c’est pour se dépêcher de lui demander un autographe, en souvenir d’un des multiples gigs donnés par le groupe à travers le monde, en bientôt quarante ans de carrière.

D’ailleurs les admirateurs de Bruce reflètent très bien cette longévité, les parents tirant par la manche les enfants. Quand ce n’est pas le contraire. Bruce s’en amuse et ne refuse jamais d’apposer sa signature, sur la feuille de papier ou la veste en jeans que lui tendent les fans, ébahis de le voir devant une tasse de mauvais café, dans le hall d’entrée plutôt anonyme du Best Western Prince-Montmartre situé à une encablure de la mairie du 18ème arrondissement de Paris. Comme quoi, les stars ne fréquentent pas que les palaces. Bruce n’en a cure. Il n’est que de passage, comme souvent. Arrivé de Lisbonne le matin même, il repart demain pour Tirana, avant de finir sa semaine à Cardiff, au Pays de Galles.

Un long voyage

La vie de Bruce Dickinson n’est qu’un long voyage. Ou « une longue chanson », comme fredonne la voix d’Iron Maiden, en reprenant l’un des titres les plus connus de Jethro Tull, autre fameux groupes anglais des années 80. La sienne n’est qu’une suite de couplets différents, avec pour refrain récurrent d’oser l’imprévisible, comme disait Henri Miller.

« Perdre le contrôle. Sauter sans savoir où l’on va retomber », lâche-t-il dans un grand éclat de rire. Comme lorsqu’il envoie paître en 1994 le groupe qui a fait sa renommée, après avoir braillé pendant plus de dix ans derrière son micro, juste parce qu’il commençait à s’ennuyer, que son quotidien devenait trop routinier, son existence trop confortable pour un destin qui lui semblait alors tout tracé. Personne n’a compris son choix à l’époque. Surtout pas les autres membres du groupe. Il s’attendait à être respecté pour son courage à tourner le dos à la facilité, il a été insulté, détesté.

Mon premier souvenir d’enfance, c’est Spoutnik et Gagarine

Le jugement des autres, l’incompréhension qu’il a pu parfois susciter, n’ont jamais empêché Bruce de tracer son chemin. Sur scène et dans les airs. Et s’il quitte la « grosse machine » qu’était alors devenu Iron Maiden, cela ne l’empêche pas de rouler pour d’autres mécaniques. Sa grande passion de jeunesse, en dehors de la musique.

« Mon premier souvenir d’enfance, c’est Spoutnik et Gagarine… », rappelle Bruce Dickinson, également bercé par les anecdotes que lui racontaient ses oncles, ingénieurs dans la Royal Air Force (RAF) pendant la Seconde Guerre mondiale. Des histoires de sous-marins, de chars d’assaut et d’aéronefs en tout genre qui lui font prendre de l’altitude.

Le ciel est son élément

Bien sûr qu’à l’adolescence, il était fasciné par les coups de baguettes magiques de batteurs aussi légendaires que Keith Moon des Who ou Ian Paice de Deep Purple, mais son rêve – le seul qu’il n’a jamais réalisé, la faute à cette damnée trigonométrie – c’est bien d’intégrer les Cadets de la RAF.

Ce n’est que bien plus tard qu’il déploie enfin ses ailes. En 1987, après un survol de la Floride en coucou, alors qu’Iron Maiden trust dans le même temps les cimes des charts anglais, il prend ses premières leçons de pilotage. La fascination laisse vite la place à la confirmation que le ciel est bien son élément. « Alors que l’homme n’a rien à faire là », se souvient-t-il, comme subjugué encore aujourd’hui.

C’est là que j’ai compris que je voulais devenir musicien ET pilote

Débarrassé, quelques années plus tard, des contraintes du groupe, il en profite pour terminer sa formation et passer toutes les licences dont il a besoin, en Europe et aux États-Unis. La musique n’est jamais très loin et pendant qu’Iron Maiden a perdu sa voix et son aura, il monte son propre groupe et s’envole pour une tournée sans fin à travers le pays-continent. Il tient lui-même les manettes du vieux bimoteur à la carlingue trouée qui les emmène de bars en clubs. « Comme des gitans ».

Un moment unique dans sa vie, qui prendra fin sur le tarmac du JFK Airport de New York, où il réussit à se poser aux aurores, pour une poignée de dollars, avant de regarder le jour se lever sur Big Apple avec ses potes, une bière à la main. La belle vie ! « C’est là que j’ai compris que je voulais devenir musicien ET pilote ».

Les déboires de son ancien groupe vont lui en donner l’opportunité. Début 1999, son ancien producteur lui demande s’il veut revenir. « Le monde a besoin d’Iron Maiden », exagère-t-il pour mieux convaincre Bruce de rempiler. Entre temps, celui-ci a coupé ses cheveux longs de « hardeux » pour une coupe plus sage, tombé le perfecto pour enfiler la chemisette blanche aux trois barrettes du commandant de bord, et s’est fait embaucher par la compagnie British World Airlines (BWA), spécialisée dans les vols de moyens courriers.

Artiste-pilote

Le musicien, pour un temps, s’efface devant le pilote. Mais, « artiste, c’est pour la vie », et Bruce se laisse vite persuader de lâcher le manche, au moins à mi-temps, pour reprendre son micro. Il retrouve ses anciens partenaires de scène avec plaisir. « C’est une véritable famille. Nous avons grandi ensemble ». Chaque année, il prend donc ses vacances pour rejoindre Iron Maiden, lors des tournées monstres que le groupe fait à travers le monde. Le reste du temps, il pilote, d’abord pour le compte de BWA, avant de rejoindre la compagnie low cost islandaise Astraeus après la faillite de son ancien employeur, au lendemain des attentats de 2001 à New York.

À partir de 2008, le groupe affrète un B757, puis un B747, le « Ed Force One » – en référence à Eddie, le mort-vivant qui figure sur toutes les pochettes d’album du groupe – dont il confie les commandes à Bruce. Du rêve à la réalité…

Nous proposons la maintenance des appareils, la formation des pilotes et même la location des appareils

En vingt ans, Bruce Dickinson a compilé plus de 7 000 heures de vols. Et même la disparition d’Astraeus, engloutie en 2011 par la crise économique de l’Islande, ne réussit pas à mettre un terme à sa double carrière. Plutôt que de travailler pour une autre compagnie, il préfère investir dans la sienne et rachète avec quelques partenaires gallois les installations au sol de l’ex-opérateur, pour fonder Cardiff Aviation.

Pas d’avions à piloter, mais tout un ensemble de prestations à fournir à ceux qui peuvent être intéressés. « Nous proposons la maintenance des appareils, la formation des pilotes et même la location des appareils », précise Bruce, qui porte donc une nouvelle casquette, celle de chef d’entreprise. Avec son concept « Company in a box », il compte séduire les petits opérateurs nationaux, à commencer par les compagnies africaines, souvent plombées par le coût d’entretien de leur flotte et des consultants occidentaux qui viennent les conseiller.

Repreneur providentiel d’Air Djibouti

C’est d’ailleurs à la suite d’un audit de Lufthansa sur Air Djibouti que les responsables de l’opérateur viennent à Londres le rencontrer. La compagnie a fait faillite en 2002 et tout à ses nouveaux rêves de grandeur, la petite république ne souhaite alors que la relancer, pour conforter la place de hub incontournable que le pays pourrait tenir dans la Corne de l’Afrique. Et quel meilleur coup médiatique que d’en confier les rênes à une telle célébrité ?

Bruce Dickinson connaît Djibouti, tout comme la Guinée équatoriale, la Sierra Leone ou la Gambie, pour s’y être posé plusieurs fois lorsqu’il pilotait pour le compte d’Astraeus. « Un pays incroyable, avec de magnifiques spots de plongée, des paysages lunaires… », se souvient le patron de Cardiff Aviation, qui flaire vite la bonne affaire.

Surtout que l’opérateur possède encore un appareil, un B737, certes un peu fatigué, mais qui ne demande qu’à reprendre du service. C’est chose faite en août 2016, lorsque « Captain » Dickinson « himself » pilote le premier vol avec passagers réalisé entre Cardiff et Djibouti. La compagnie reste propriété du pays, mais la gestion en a été confiée à Cardiff Aviation qui doit également en assurer le développement.

Un plan de vol très précis

Et en la matière, Bruce Dickinson ne manque pas d’idées. Il semble même avoir défini un plan de vol très précis pour l’opérateur aérien. En plus d’être un as, l’artiste semble en effet avoir un sens certain des affaires. Et surtout celui du rythme. Après Paris et Djeddah depuis quelques mois, Air Djibouti s’apprête à ouvrir de nouvelles liaisons avec Dubaï puis Mogadiscio, à réceptionner en mars un B767 remis à neuf, à signer des accords de coopération avec Kenyan Airways… Avant de s’attaquer au marché du fret, avec l’arrivée de nouveaux appareils, le lancement de lignes vers l’Afrique du Sud, la Chine…

Et un jour, pourquoi pas les États-Unis, via le Nigeria. « Tout est possible », insiste Bruce Dickinson. De là à imaginer une tournée d’Iron Maiden du côté de la Mer Rouge… « Je ne suis pas sûr qu’ils soient encore prêts pour ce style de musique », rétorque en souriant le leader du groupe, qui s’apprête déjà à reprendre les commandes du « Ed Force One » en juin et juillet prochain, pour une nouvelle tournée américaine. « Life is a long song », vraiment, pour Bruce Dickinson qui ne sait pas encore comment se terminera la chanson…

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