Justice

Cameroun : la soif de procès des justiciables victimes de longues détentions préventives

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Aboubakary Siddiki est le président national du Mouvement patriotique du salut camerounais (MPSC), détenu à la prison principale de Yaoundé au Cameroun.

Des militaires camerounais (photo d'illustration).

Des militaires camerounais (photo d'illustration). © Rebecca Blackwell BLACKWELL/AP/SIPA

Je fais partie de ceux qui, au Cameroun, payent le prix des longues détentions préventives que rien ne justifie.

Depuis 27 mois, je suis détenu sans jugement pour une affaire d’atteinte à la sûreté de l’État. En attendant de revenir sur les raisons de mon arrestation, j’élève ma voix pour, du fond de ma cellule, revendiquer une chose : que la justice se penche sur mon sort à travers un procès équitable et juste.

C’est mon droit de le revendiquer surtout en tant que détenu dont les conditions d’arrestations n’ont pas respecté les normes. En effet, j’ai été arrêté le 9 août 2014, un jour qui sera à jamais gravé dans ma mémoire. Une escouade de personnes en tenues civile et militaire est venue m’arrêter sans convocation ni mandat d’arrêt dans mon bureau en présence de mes enfants. Ils m’ont menotté, encagoulé et emmené vers une destination inconnue. Ce même jour, sans autorisation du juge ou du procureur, tel que prévu par le Code de procédure pénale et sans ma présence ou celle d’un témoin, des agents de la Direction générale de la recherche extérieure (DGRE), qui ne sont pas des officiers de police judiciaire, ont perquisitionné mon bureau.

Le 27 août le notaire Me Abdoulaye Harissou était à son tour arbitrairement arrêté, alors qu’il répondait à une invitation des services du gouverneur de la région de l’Extrême-Nord pour une consultation juridique. Il a été ensuite transféré par avion militaire de Maroua (extrême-nord) à la DGRE à Yaoundé où il est venu me rejoindre.

Pour ma part, durant 48 jours, j’ai été en permanence menotté, séquestré et torturé. J’ai été détenu dans une cellule sans accès direct à la lumière du soleil, où régnait le froid à cause de la climatisation et dans laquelle il était difficile de dormir avec une réglette allumée 24/24. Nos familles et nos avocats n’ont pas été autorisés à nous rendre visite. Nous n’avions aucun accès au monde extérieur.

J’ai fait un malaise et un médecin a été appelé pour m’injecter une substance inconnue afin que je puisse reprendre connaissance

C’est dans cet enfer que les agents de la DGRE ont procédé illégalement à nos interrogatoires qui se tenaient à des heures tardives et pour des durées interminables, dans le but d’anéantir toute lucidité et combativité. Et pour briser toute résistance, la durée de notre sommeil était réduite à 3 heures par jour. Au cours de l’un des interrogatoires filmés et dont les enregistrements ont été remis à la Gendarmerie, j’ai fait un malaise et un médecin a été appelé pour m’injecter une substance inconnue afin que je puisse reprendre connaissance et que l’interrogatoire se poursuive.

Le 26 septembre 2014, nous avons été transférés de la DGRE au Secrétariat d’état à la défense (SED) pour une enquête préliminaire. Deux jours plus tard, j’ai été auditionné sous contraintes et sans la présence Me Song l’avocat qui s’était constitué pour assurer ma défense. Ceux qui m’auditionnaient ont à maintes reprises menacé de me renvoyer à la DGRE si je refusais de collaborer et de répondre à leurs questions.

Nous avons été déférés au parquet le 6 octobre 2014 et placés en détention pour une durée de 6 mois, renouvelée 2 fois, le maximum prévu par la loi. Durant ma détention, j’ai été entendu 2 fois par le juge d’instruction. Ce dernier a basé son investigation sur les interrogatoires illégaux menés à la DGRE et au SED et sur les enregistrements d’auditions qui contiendraient des aveux mais que l’on refuse de partager avec mes avocats.

En octobre 2014, ce fut au tour de trois journalistes camerounais, Baba Wamé, Felix Ebolé Bola et Rodrigue Tongue d’être inculpés pour ‘non-dénonciation’ d’informations et de sources et placés sous contrôle judiciaire. Ils devaient se présenter toutes les semaines au poste de police et n’étaient pas autorisés à publier d’article dans les médias, avant que le contrôle judiciaire ne soit levé. Les trois journalistes à nos côtés comparaissent libres devant le tribunal militaire.

Je ne revendique qu’une chose : que la justice se penche sur mon sort à travers un procès équitable et juste

Durant toute la phase d’investigation, aucune preuve de complicité avec les rebelles – qui demeurent jusqu’à ce jour en liberté – n’a été apportée et aucune confrontation n’a eu lieu avec eux.

Et contrairement à ce que prévoit la loi camerounaise, le juge d’instruction n’a instruit qu’à charge en refusant de convoquer les témoins que j’ai cités et de considérer toutes les preuves que j’ai fournies concernant notamment la présence et l’instrumentalisation d’une personne malintentionnée par la DGRE pour monter un faux dossier qui a conduit à mon arrestation.

Il a également refusé d’ordonner une commission rogatoire pour une mission à N’Djamena pour vérifier toutes les informations.

Malgré l’illégalité des éléments mis sous scellés, le juge a désigné un expert en cybercriminalité qui dans son rapport d’expertise révèle que « les éléments qui lui ont été remis sont soit créés soit modifiés […] Sur une période allant de février à août 2014″, alors que les crimes qui me sont reprochés datent de 2013. Et que le contenu de mon ordinateur « a été modifié le 13 août 2014 », soit cinq jours après mon arrestation par la DGRE. Quant aux écoutes téléphoniques conduites sans autorisation, l’expert conclut : « les comparaisons vocales sont non fiables ».

Malgré les conclusions de ce rapport d’expertise, tous les chefs d’inculpation contre moi ont été maintenus : « complicité d’hostilité contre la patrie », « complicité d’assassinat » et « port d’armes illégaux et de munitions ». Quant à Me. Harissou, en plus de ces mêmes charges il est poursuivi pour ‘outrage au président de la République’.

Notre procès a déjà connu au moins treize renvois, dont les causes sont tantôt le refus de comparution ou l’absence des témoins de l’accusation (six sont des policiers et gendarmes) ; tantôt l’absence d’un assesseur ou encore l’indisponibilité du Président du tribunal.

Il est évident que nous sommes pris en étau. Je ne revendique qu’une chose : que la justice se penche sur mon sort à travers un procès équitable et juste.

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